Avec tout l’engouement pour la bière de microbrasserie, on pense souvent que les bières comme la India Pale Ale (IPA) sont un retour vers un style de bière historique. Mais est-ce bien le cas ? Et si oui, quelle a été la popularité de cette bière mythique à l’origine ? Dans cet article, nous explorons l’historique de cette bière bien-aimée au Canada et, en particulier, au Québec.
D’abord, quand et où sont apparues les premières IPA?
La première mention de l’IPA apparaît en 1835 dans le Liverpool Mercury, mais le style lui-même était déjà bien connu. Dès la fin du 17e siècle, les bières destinées aux flottes britanniques étaient généreusement assaisonnées avec la fameuse « cocotte » antibactérienne. Depuis très longtemps déjà, les brasseries spécialisées dans l’exportation ajoutaient une grande quantité de houblon et de malt pour obtenir un taux d’alcool plus élevé. C’était notamment le modèle d’affaires des brasseries de Burton–sur–Trent, qui avaient fait fortune en exportant dans les pays baltes et en Russie impériale.
Rappelons-le, l’ingrédient clé de la IPA est le houblon. Cet excellent anti-sceptique est, encore à ce jour, le meilleur aromate pour protéger la bière des bactéries (en dehors bien sûr de l’alcool lui-même). À l’époque, la “Pale Ale” était une variante de la Burton Pale Ale : une bière forte et sucrée.
Les premières IPAs étaient des bières de mars brassées en prévision d’une longue période de garde, censéee résister aux assauts de la traversée des océans jusqu’aux Indes. L’Inde n’a jamais été, par contre, son principal marché. Contrairement à la croyance populaire, les soldats britanniques n’ont jamais consommé la IPA en grande quantité en Inde, faute de volume suffisant.
Les débuts de la IPA au Québec
Au Québec, l’histoire des IPA remonte aux années 1800. À l’époque, la bière est en ascension sociale, grâce notamment à l’arrivée de marins britanniques dans les ports. Aussi, une période de relative stabilité économique voit une multiplication bien en règle des commerces comme les bars, les cabarets et les tavernes, qui fleurissent sur le bras des professions libérales en plein essor.
Dès 1838, on retrouve des publicités sur la vente de la fameuse IPA dans un journal de Québec. La IPA apparaît en deuxième position d’un registre de vente, juste après un casque de Hodgson and Abbots’ double Brown Stout. À noter que Hodgson était précisément une brasserie spécialisée dans les bières fortes destinées à l’exportation. Les premières IPAs étaient vraisemblablement inspirées des bières fortes de type Extra Stout Porter, c’est-à-dire des bières foncées, contenant plus de céréales et plus de houblon que la moyenne, mais avec une amertume bien moins prononcée que celles des IPAs d’aujourd’hui.
En 1837, John Racey, brasseur de Québec, vendait de la IPA, possiblement brassée par lui, et la vendait jusqu’à Montréal à George Bourne. D’ailleurs, ce dernier et William Bourne ont été propriétaire de brasseries par après, à Montréal, Laprairie et St-Jean.

Vu l’essor de la IPA au Québec en ce milieu de 19e siècle, on se demande bien pourquoi la IPA finit par sombre dans l’oubli comme aux États-Unis et en Angleterre. Là-dessus, les publications d’époque nous donnent quelques indices : En observant le détail des publicités de journaux comme la gazette de Montréal et de Québec, on constate qu’une majorité des IPAs en vente demeurent des importations d’Angleterre, notamment des brasseries Bass et Allsopp. Ceci suggère que le Québec était largement dépendant des tendances anglaises. La Belle Province aurait donc tout simplement suivi la tendance.
Par contre, on peut aussi penser que la IPA a tout simplement échoué à s’imposer comme style dominant, peut-être en raison de la cherté des ingrédients. Cela dit, la grande disparition de la bière houblonnée date de bien plus tard au Québec. Le coupable : les cartels brassicoles.


National Breweries : Une Nation sans Houblon?
Le style de bière a connu un déclin significatif vers l’année 1952, lorsqu’une importante consolidation de l’industrie brassicole a eu lieu au Canada. À cette époque, le consortium Canadian Breweries, qui représentait déjà plus de 70% des ventes de bière en Ontario, a procédé à l’acquisition de National Breweries, un autre consortium de brasseries, celui-là basé au Québec. Ainsi, vers 1960, le marché Canadian est dominé par les « Big Three » : Canadian, Labatt et Molson.
Résultat inévitable de la consolidation: une réduction drastique de la diversité des bières disponibles, mettant tout le paquet sur la bière légère comme la lager. Suite à cette fusion, seulement quatre variétés de bières ont été maintenues en production : Porter Dow, Porter Champlain, Kingsbeer Lager, et Dow Ale.
On sait par exemple qu’à la même époque, le géant Molson n’offrait pas d’IPA dans son catalogue, se concentrant plutôt sur des bières comme la Golden, la Crown & Anchor, la Canadian, et introduisant la Laurentide au début des années 60, suivie par la Brador au début des années 70.
À noter, toutefois, quelques exceptions, ne serait-ce que par souci de l’étiquette. Durant l’Exposition Universelle de 1967, mieux connue sous le nom d’Expo 67, Labatt a bien tenté d’introduire une IPA au pavillon des brasseries, mais cette initiative n’a pas eu de suite significative. Les brasseries commerciales n’avaient pas de raison économique de faire mousser la vente d’une bière marginale.
Dans l’image ci-dessous, on peut retrouver les choix de bière canadiennes disponibles durant l’exposition. La troisième insigne sur la première ligne et la seule IPA sur un menu de plus de 50 bières.


Retour explosif de la IPA
Il aura fallu attendre les années 1990 pour assister à un renouveau de l’intérêt pour les IPAs. En 1998, la première IPA microbrassée embouteillée au Québec a été lancée sous le nom de Cobra. Encore là, les premières bières artisanales au Québec étaient surtout des rousses, des brunes et puis des blanches. La blanche en particulier a été popularisée notamment par Unibroue.
Il faut plutôt attendre les années 2010 pour que la IPA pleine véritablement son envol et devienne quelque chose comme un incontournable. Depuis lors, le style IPA est devenu l’un des plus populaires parmi les amateurs de bière artisanale au Québec. Au grand dam des puristes – qui y voient une supercherie sans rapport à l’histoire – et au grand plaisir des amateurs, la IPA est presque le passage obligé des microbrasseries du Québec.
Pendant ce temps dans les Maritimes
On ne saurait conclure cet article sans parler du rôle d’Alexandre Keith’s dans la diffusion de la bière houblonnée au pays. Alexander Keith, né en Écosse, fonde la Brasserie Alexander Keith’s Nova Scotia en 1820 à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Bien que Keith’s ait initialement brassé une variété de bières et d’ales, la brasserie est aujourd’hui surtout célèbre pour son IPA.
Alors que le style de bière « porter » commençait à s’effacer et que les IPA devenaient plus proéminentes, la toute première bière officielle d’Alexander Keith était la bonne vieille IPA. C’était le choix de boisson préféré de la marine britannique parce que ces IPA, qui étaient justement de très grands clients des brasseries de la Nouvelle-Écosse.

Fait amusant, même l’IPA moderne n’a pas atteint l’extrême engouement pour le houblon des tendances actuelles. Aux Canadian Brewing Awards de 2016, l’IPA d’Alexander Keith a remporté la troisième place, mais… pas dans la catégorie des IPA. Non ! Elle a décroché cette place dans la catégorie « Ale blonde ou dorée de style nord-américain ».
C’est sans doute l’ironie des IPAs d’aujourd’hui : cette bière au passé légendaire est devenu méconnaissable, évoluant vers un éventail de goût sans rapport avec le passé, avec son propre fanbase au palais de plus en plus exigeant. Que penserons-nous, dans cinq ans, des premières IPAs de la révolution brassicole?
Cet article a été rédigé avec l’aide généreuse du spécialiste Pierre Clermont, qui a supporté la recherche journalistique et a procuré les photographies d’époque.

Pierre-Olivier Bussières est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière. Il détient un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’Université Carleton.
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