Lorsque la cuisine italienne intègre le Patrimoine Mondial Immatériel de l’Unesco le 10 décembre 2025, les médias du monde entier soulignent à l’unisson la pertinence de ce choix, tant les références qui en sont issues peuplent les imaginaires à travers le monde : la pasta sous toutes ses formes, la pizza, les crèmes glacées, le panettone, le tiramisu, le vinaigre balsamique, le Prosciutto di Parma, le Grana Padano, les vins du Piémont ou de Toscane… Qui n’a pas une expérience magique à raconter avec l’un de ces produits emblématiques de l’excellence du savoir-faire transalpin ?
À la réflexion, un grand absent laisse néanmoins planer un goût d’inachevé à l’heure de composer un portrait exhaustif de la scène gastronomique azzura : la bière. Pourtant, que l’on déguste une Grape Ale ou que l’on reçoive un Teku généreusement rempli au comptoir d’un bar, on puise directement dans l’héritage de la tradition italienne ! Pourquoi la bière ne fait-elle pas partie du patrimoine?

Bière versus vin dans l’Antiquité : Véritable limes culturelle ou mythe ?
Gardons à l’esprit que l’Italie est une nation relativement jeune. Ce n’est en effet que le 17 mars 1861 qu’est proclamé le Royaume d’Italie (on a en mémoire la formule célèbre de Metternich – ministre des Affaires Étrangères de l’Empire d’Autriche – qui n’a cessé de marteler au XIXe siècle que l’« Italie n’est qu’une expression géographique »)». Aussi, la tâche d’unifier les cultures gastronomiques italiennes en un ensemble cohérent, suivant des lignes communes clairement identifiées, se heurte à bien des obstacles tant historiques que sociaux ou environnementaux.
En effet, qu’ont en commun la gastronomie de l’Europe centrale et celle de Trieste et la cuisine sicilienne, résolument méditerranéenne ? Ou encore, que dire de la fameuse frontière entre huile d’olive et beurre, censée marquer les limites des Italies du Nord et du Sud ? C’est pourquoi il apparaît important d’adopter une approche nuancée lorsqu’on parle d’identité(s), et ce dès l’époque romaine, loin d’être aussi monolithique que ce qu’on imagine.
La péninsule italienne se trouve, en effet, dès l’Antiquité, au carrefour d’aires d’influence : C’est d’ailleurs à travers le regard des Hellènes que l’on peut commencer à comprendre la perception des habitants antiques de la péninsule envers notre breuvage préféré. À l’instar de Xénophon ou de Sophocle, grands contempteurs de la bière, les populations de la Grande-Grèce (nom donné aux régions côtières de l’Italie méridionale et de la Sicile, où les Grecs avaient fondé de nombreuses cités) lui préfèrent nettement le vin.
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Les Romains se positionnent plus tard sur la même ligne : à leurs yeux, la bière est avant tout un breuvage de Barbares (notamment de Germains et de Celtes), que l’historien Tacite n’hésite pas à qualifier d’« horrible », dans son Livre XXIII. Pline l’Ancien, s’il souligne déjà la diversité des techniques de brassages et des ingrédients, se lamente ouvertement du « génie du vice » présidant à ces traditions.
Est-on face à un choc des cultures aussi radical qu’il y paraît ? Des recherches récentes tendant à nuancer cette dualité. Il semblerait ainsi que les lignes de crête sont plus économiques et sociales que civilisationnelles. Des fouilles archéologiques menées dans le nord de la Péninsule (en particulier en Vénétie, en Lombardie et dans les sites de culture de Golasecca) ont mis au jour des équipements de fermentation qui attestent d’une production locale de bière à base d’orge, d’épeautre et d’autres céréales dès l’Âge du Fer : il est indéniable que des populations préromaines brassaient bel et bien.
Si la romanisation progressive du territoire péninsulaire a été de pair avec une expansion de la culture viticole et l’adoption par les élites locales du goût du conquérant pour le vin, la bière ne disparaît pas pour autant. Certaines sources témoignent de sa présence dans les camps militaires frontaliers, où la proximité avec les populations germaniques maintenait des habitudes brassicoles. C’est le cas notamment de la région de Trêves, où a été identifiée la tombe d’un brasseur de marchand de bière.
De même, au sein du campement de Castra Regina (aujourd’hui Ratisbonne, en Bavière), on retrouve des traces de brassage à grande échelle datant de l’époque de Marc Aurèle. Les soldats et les classes populaires en général semblent donc maintenir un lien étroit avec la bière, tandis que le vin s’impose progressivement comme le marqueur de civilisation par excellence. Une hiérarchie symbolique dont les effets se feront sentir, comme nous le verrons, jusqu’au XXe siècle.

Le Moyen Âge et la Renaissance : le rôle des monastères
Si l’on cherche une continuité brassicole entre l’Antiquité et l’époque moderne en Italie, c’est du côté des monastères qu’il faut se tourner. Comme dans toute l’Europe chrétienne, les abbayes des Alpes italiennes, et notamment celles situées dans les régions de contact avec le monde germanique (Tyrol, Frioul, vallées piémontaises…), maintiennent une tradition brassicole inscrite dans une finalité liturgique, sanitaire et alimentaire.
La bière de monastère italienne médiévale est généralement légère, peu houblonnée, produite en petites quantités pour la consommation interne et l’hospitalité envers les voyageurs. Elle s’inscrit dans la logique de l’autarcia monastique, cette économie de l’autosuffisance qui caractérise les grandes abbayes bénédictines et augustiniennes. Des établissements comme l’abbaye de Novalesa ou certains couvents du Piémont et de Lombardie brassent une bière qui a dès le départ vocation à être consommée rapidement et localement.
Commerce et flux d’échanges européens à la Renaissance
La Renaissance voit se développer en Italie un réseau de marchands et d’artisans étrangers dont certains apportent avec eux des habitudes brassicoles. Dans les grandes villes commerçantes (Venise, Milan, Gênes) la présence de colonies marchandes allemandes, flamandes ou suisses crée une demande locale de bière. Des osterie tedesche (auberges allemandes) s’établissent dans ces cités, proposant une bière importée ou parfois brassée sur place.
Ces établissements demeurent toutefois des enclaves culturelles. Ils ne diffusent pas la consommation de bière dans la population locale, mais maintiennent une niche commerciale liée à la présence étrangère. La documentation disponible (comme les registres de guilde, archives notariales, récits de voyageurs) permet de reconstituer partiellement ces circuits, qui représentent les premières formes d’une économie brassicole proto-commerciale en Italie.

Le tournant du XIXe siècle : industrialisation brassicole et transferts de compétences
L’histoire de la bière industrielle en Italie ne peut se raconter sans évoquer le transfert de compétences venu de l’Europe Centrale et du Nord. Dans la première moitié du XIXe siècle, ce sont des brasseurs suisses, allemands, autrichiens et même français qui fondent les premières brasseries modernes sur le territoire péninsulaire. Ces entrepreneurs apportent avec eux des techniques de fermentation basse, un savoir-faire en réfrigération artificielle et des recettes de Lager qui tranchent radicalement avec les traditions locales.
Turin occupe une place centrale dans cette histoire. Capitale du royaume de Sardaigne puis, brièvement, du tout jeune royaume d’Italie, la ville est un carrefour entre le monde alpin et la plaine padane, entre influences françaises et allemandes. En 1846, Pasquale Poretti (lui-même d’origine tessinoise) installe sa première brasserie à Varese, première pierre d’une maison destinée à devenir l’une des dynasties brassicoles les plus emblématiques d’Italie.
| Premières grandes brasseries industrielles en Italie (1820–1880) | |||
| Année de fondation | Brasserie | Lieu | Fondateurs |
| 1829 | Brasserie de Wührer | Brescia | Franz Xaver Wührer (autrichien) |
| 1845 | Brasserie Bosio | Turin | Giacomo Bosio (piémontais) |
| 1846 | Poretti | Varese | Angelo Poretti (lombard) |
| 1846 | Menabrea | Bielle | Famille Welf (Val d’Aoste) |
| 1848 | Bières Metzger | Turin | Karl Metzger (alsacien) |
| 1870 | Brasserie Dreher (site de Trieste) | Trieste | Anton Dreher fils (autrichien) |
| 1877 | Birra Peroni | Vigevano | Giovanni Peroni (piemontais) |
La Lager comme vecteur de modernité
La Lager, bière blonde, limpide, fermentée à basse température, incarne au cours du second XIXe siècle une forme de modernité technique et esthétique. Sa limpidité, rendue possible par les progrès de la réfrigération artificielle (la machine à glace de Carl von Linde date de 1876), en fait une boisson visuellement distinctive. Servie dans une vaisselle en verre soufflé, elle s’impose dans les cafés élégants des grandes villes italiennes comme symbole de modernité, pour des consommateurs qui affichent ainsi ouvertement leur attachement à l’Europe du Nord.
L’essor de la Lager en Italie est intimement lié à l’urbanisation et à l’émergence d’une classe moyenne urbaine en quête de nouvelles pratiques de sociabilité. La brasserie-restaurant devient un lieu de rencontre bourgeois, concurrent du café traditionnel, où l’on vient autant pour voir et être vu que pour boire. Les birreries milanaises et turinoises des années 1860–1880 sont des espaces de modernité revendiquée.
Giovanni Peroni, une appropriation nationale de la bière
Figure emblématique de cette période, Giovanni Peroni fonde en 1846 à Vigevano (Lombardie) une petite brasserie aujourd’hui immédiatement associée à l’image de la bière italienne dans le grand public. En 1864, il transfère son activité à Rome (ce qui constitue un geste aussi symbolique qu’économique, quelques années seulement après l’unification) et donne à sa production l’image d’une bière proprement italienne, adaptée aux goûts locaux et aux conditions climatiques de la Péninsule. La trajectoire de Peroni illustre parfaitement le processus d’italianisation de la bière : des techniques venues du Nord, adaptées à des matières premières locales et à un marché spécifique.

L’industrie brassicole italienne à la Belle Époque
À l’aube du XXe siècle, l’industrie brassicole italienne présente une géographie très inégale, qui reflète les disparités régionales du pays. Le triangle industriel — Milan, Turin, Gênes — concentre l’essentiel de la production. La Lombardie et le Piémont accueillent les plus grandes installations, bénéficiant de la proximité des Alpes (source d’eau pure et de glace naturelle), d’un réseau ferroviaire dense facilitant l’approvisionnement en houblon et en orge, et d’une main-d’œuvre ouvrière habituée au travail industriel.
Le Mezzogiorno, en revanche, reste largement en marge de cette révolution brassicole. La chaleur, la pauvreté des infrastructures de réfrigération, la persistance d’une culture du vin et du caffè, ainsi que des niveaux de revenus plus bas expliquent une consommation de bière quasi inexistante dans le sud de la Péninsule avant 1914. Cette fracture nord-sud dans la géographie de la bière reproduit, en un sens, les grandes lignes du dualisme économique italien.
L’Italie protectionniste d’avant-guerre : cadre fiscal, matières premières et influence sur le développement de l’industrie
L’histoire économique de la bière italienne avant 1914 ne peut être dissociée du cadre fiscal et douanier dans lequel elle s’inscrit. Le royaume d’Italie, engagé depuis les années 1880 dans une politique résolument protectionniste, soumet la bière à des droits d’accise significatifs, qui pèsent sur les coûts de production et freinent l’expansion du marché. Ces taxes sont perçues comme un instrument de protection des intérêts vitivinicoles, secteur largement majoritaire et politiquement influent.
La question des matières premières est par ailleurs centrale. L’Italie ne produit que de faibles quantités d’orge brassicole de qualité et doit importer la quasi-totalité de son houblon depuis la Bohême, la Bavière et l’Alsace. Cette dépendance aux approvisionnements extérieurs pèse sur la compétitivité de la bière italienne face à ses concurrentes allemandes, autrichiennes et tchèques, présentes sur le marché via l’importation. Les brasseurs italiens réclament régulièrement une politique agricole favorisant la production d’orge brassicole locale, sans grand succès avant 1914.
La concurrence des bières importées et le positionnement de marché
Face aux Lagers autrichiennes et allemandes — Dreher de Trieste, bières de Munich ou de Pilsen vendues dans les épiceries fines et les cafés élégants — les brasseurs italiens développent des stratégies de différenciation. Ils misent sur le prix (la bière italienne est souvent moins chère que l’importée), la disponibilité (réseau de distribution plus dense) et une adaptation progressive aux goûts locaux (bières plus légères, moins houblonnées).
La publicité joue un rôle croissant dans cette période. Les affiches Art Nouveau des grandes brasseries témoignent d’un investissement délibéré dans la construction d’une image de marque moderne et séduisante. La figure du consommateur de bière est construite comme un homme (rarement une femme) jeune, urbain, actif, résolument tourné vers le progrès : une iconographie qui emprunte autant aux représentations germaniques qu’aux idéaux du positivisme italien.
Bière et société : pratiques, représentations, résistances
La birreria – terme qui désigne à la fois le lieu de production et l’établissement de consommation – constitue un espace social nouveau dans l’Italie de la Belle Époque. À Milan, Turin, Rome et Gênes, ces établissements rivalisent avec les cafés traditionnels pour attirer une clientèle bourgeoise et petite-bourgeoise. Certaines birreries deviennent de véritables institutions culturelles : lieux de réunion des cercles politiques républicains et socialistes, scènes informelles de débat littéraire, ou encore rendez-vous des premières associations sportives.
La bière s’inscrit dans ce contexte dans une sociabilité masculine affirmée. Les femmes en sont largement exclues, du moins dans les espaces formels de consommation. La bière reste une boisson d’hommes, de travailleurs et d’étudiants, dont la diffusion dans la sphère domestique et féminine demeure marginale avant 1914.
Les résistances culturelles et la défense du vin
L’essor de la bière ne se fait pas sans résistances. Les milieux viticoles dénoncent régulièrement sa concurrence comme une menace pour une tradition nationale millénaire. La presse spécialisée du secteur viticole multiplie les arguments contre la bière : boisson étrangère, peu adaptée au climat et à la gastronomie italienne, néfaste pour la santé des travailleurs qui lui préfèrent un vin rouge nourrissant.
Ces arguments trouvent un écho dans une partie de la pensée médicale et hygiéniste de l’époque. Certains médecins italiens, influencés par les travaux de Pasteur sur la fermentation mais aussi par un nationalisme culturel diffus, soutiennent que le vin est « plus adapté à la constitution physique du méridional » que la bière. Cette rhétorique médico-culturelle participe à la construction d’une identité alimentaire nationale dans laquelle la bière occupe une place marginale et subalterne.
L’impact du mouvement ouvrier sur la bière italienne
Les organisations ouvrières jouent paradoxalement un rôle ambigu dans l’histoire de la bière italienne. D’un côté, les cercles socialistes et anarchistes, influencés par les pratiques de leurs homologues allemands et autrichiens, consomment volontiers de la bière dans leurs réunions. De l’autre, le mouvement ouvrier italien promeut une culture de la sobriété et de l’émancipation par l’éducation, dans laquelle l’alcool est parfois perçu comme un instrument d’abrutissement des classes populaires.
La question de la bière ouvrière traverse ainsi les tensions internes du socialisme italien de la fin du XIXe siècle, entre internationalisme culturel (adoption des pratiques du mouvement ouvrier européen) et ancrage dans les traditions locales (défense du vin comme boisson populaire authentique).
À l’aube de la Première Guerre Mondiale : un secteur à la croisée des chemins
L’histoire de la bière en Italie avant 1914 est à bien des égards l’histoire d’une greffe réussie mais incomplète. Greffe réussie parce que l’industrie brassicole italienne, malgré des conditions initiales peu favorables (domination du vin, faible production de matières premières locales, fiscalité lourde), parvient à s’établir solidement dans le tissu industriel du pays, à construire des marques durables et à créer des espaces sociaux nouveaux. Greffe incomplète parce que la bière ne pénètre pas la culture alimentaire quotidienne de la majorité des Italiens, reste confinée aux grandes villes du Nord, et ne parvient pas à s’imposer dans les représentations collectives comme une boisson authentiquement italienne.
La Grande Guerre interrompt cette dynamique et recompose profondément le paysage brassicole péninsulaire. Les pénuries de céréales, la mobilisation des hommes, la rupture des approvisionnements en houblon et la montée des nationalismes vont transformer les conditions de production et de consommation. L’héritage du premier conflit mondial, c’est un secteur appauvri mais structuré, appelé à se reconstruire dans l’entre-deux-guerres sur les bases posées par les pionniers du siècle précédent.
L’Histoire de la bière italienne en ce début de XXe siècle se confond avec celle d’une Italie en train de se faire en acquérant un nouveau visage industriel, urbain, moderne. Une Italie qui cherche sa place entre fidélité à ses traditions millénaires et ouverture aux influences venues du Nord. La bière, boisson en apparence anodine, est un remarquable révélateur de ces tensions fondatrices.
Le décollage, les mutations, la bière italienne aujourd’hui
| Année | Consommation annuelle de litres de bière per capita |
| 1890 | 0,82 |
| 1910 | 1,88 |
| 1930 | 2,20 |
| 1950 | 3,22 |
| 1970 | 11,69 |
| 1990 | 23 |
Sources : Istituto nazionale di statistica (ISAT), cité par Agrestini, Alessandra (2024), Di cotte e di crude – 30 anni di birra artigianale italiana, Maggioli Editore
On le voit, le virage amorcé à la Belle Époque se précise à l’entre-deux-guerres : la consommation décolle de façon significative, lorsque les industriels (l’Unione degli industriali della birra naît en 1907) décident de campagnes de grande ampleur afin de changer radicalement l’image de la bière (auparavant étroitement – pour ne pas dire exclusivement – associée à la période estivale) auprès des consommateurs. « Chi beve birra campa 100 anni », slogan publicitaire de 1929, marque ainsi durablement les esprits.
L’un des changements majeurs réside dans la « percée » de la bière sur des marchés qui lui résistaient jusque-là : Florence et Rome s’abreuvent de Paskowski, la famille Peroni développe les Birrerie Meridionali di Napoli en Campanie, tandis que la Birra d’Abruzzo de Castel di Sangro dans les Abruzzes, la Dell’Orso e Sanvico à Pérouse, la Raffo de Tarente (Pouilles), l’Ichnusa de Cagliari (Sardaigne)… sont autant d’initiatives entrepreneuriales reflétant l’engouement sans précédent pour la bière dans le pays.
Toutefois, si la courbe lissée est nettement haussière, une analyse détaillée de la situation sous le régime de Mussolini nuance singulièrement le bilan.
La grande crise des années 1930, entre facteurs économiques et politiques
L’euphorie ne dure toutefois pas : les années 1930 sont synonymes de crise dans toutes les économies développées. À ces réalités économiques se juxtaposent les effets de l’intense lobbying du milieu du vin : ce dernier parvient, en 1925, à faire adopter par le gouvernement des mesures protectionnistes visant à défendre ses intérêts, sous le prétexte apparent de favoriser l’agriculture. Il s’agit notamment d’une taxe extraordinaire de 40 lires par hectolitre et d’une licence spéciale de vente de boissons « à faible teneur en alcool » qui limite la vente au détail de bière exclusivement aux bars, trattorias et brasseries, excluant les « vins et huiles », alors très populaires, de la vente au détail.
Au cours des quatre années comprises entre 1920 et 1924, les taxes de fabrication et les droits de licence sur la bière sont multipliés par six, passant d’un peu plus de 10 millions de lires à près de 63 millions. À ces taxes s’ajoute la « bataille du blé » menée par le régime fasciste, qui détourne de vastes superficies de la culture de l’orge, causant de graves préjudices à la toute jeune industrie nationale du malt.
Inévitablement, l’effet sur la consommation ne tarde pas à se faire sentir. La hausse des prix rend la bière inaccessible aux masses populaires. En 1930, la production s’effondre à 672 000 hectolitres, puis à 289 000 en 1935. La consommation par habitant tombe quant à elle à moins d’un litre par an.
Sans surprise, la Seconde Guerre Mondiale est une période de paralysie pour l’industrie brassicole, qui survit tant bien que mal à ces temps troublés. Il faut en réalité attendre 1950 pour que les chiffres de la production et de la consommation soient à nouveau comparables à ceux de 1925, avec 1 548 802 hectolitres et une consommation moyenne par habitant de 3,22 litres annuels. C’est le début de la grande époque des stars du cinéma et de la télévision : Anita Ekberg, Fred Buscaglione, Ugo Tognazzi… sont mobilisés au service de la communication des grands industriels de la bière.
Bien aidée par la diffusion des réfrigérateurs dans les foyers italiens, la consommation repart à la hausse. En 1970, la production atteint 6 millions d’hectolitres (+142 % par rapport à 1960), tandis que la consommation par habitant dépasse les 11,6 litres : en d’autres termes, elle double en 10 ans. Mieux, entre 1972 et 1973, la production passe de moins de 7 à plus de 9 millions d’hectolitres (+31,7 %), avec une consommation par habitant qui passe de 12,6 à 16,5 litres. C’est aussi l’époque où apparaissent les tout premiers « pubs », le pionnier en l’espèce étant le Rose & Crown qui ouvre à Rimini en 1964. Il s’agit là d’une profonde mutation culturelle.
L’ère des pionniers : les prémices de la bière artisanale italienne
Soulignons d’entrée l’une des difficultés majeures auxquelles sont confrontés les premiers aventuriers de la bière artisanale dans la Péninsule : la formation au brassage. La dernière école de brasserie, située à Feltre (Vénétie) et dirigée par la famille Luciani (à la tête de la brasserie Birra Pedavena), en activité depuis 1951, met la clé sous la porte au milieu des années 70.
L’Université d’Udine (Frioul) prend le relais au début des années 1980, mais dispose de peu de moyens et de places disponibles. Dans les années 1980, pour peu qu’on ait entendu parler du mouvement Homebrew alors en plein essor aux États-Unis, il faut composer avec les moyens du bord. Citons, pêle-mêle, quelques figures qui contribuent, malgré les obstacles, à ouvrir la voie :
La toute première aventure artisanale est celle de Tonino Cappielo, Claudio Sepe et Mimmo Celentano qui lancent en 1982 la microbrasserie Bimi Sud à Sorrento, en Campanie. Ils y produisent des bières d’inspiration anglaise, dont la Chichester Ale.
C’est aussi en Campanie que se développe – une décennie plus tard – la brasserie St. Joseph’s Bier, à l’initiative de Giuseppe Esposito. Émigré en Bavière, il décide de rentrer au pays pour y transplanter une tradition brassicole reconnue et confie les manettes de sa production à un maître-brasseur allemand, Bernhard Honing. Distribuant en Campanie et dans le Latium, la brasserie produit jusqu’à 6000 hectolitres annuels, mais l’aventure prend fin après 10 ans.
À la même époque, Ora-Brau voit le jour dans la région du Lac de Garde, dans le Trentin-Hauts-Alpes. IBS (Industria Birra Speciale) naît en 1994, sous l’impulsion d’Adis Scopel. Formé à l’école de la famille Luciani, il part d’abord travailler à Munich avant de s’installer en Sardaigne. C’est là, à Capoterra, qu’il brasse ses premières Dolomiti (hommage à sa région natale). Ses neveux reprennent plus tard le flambeau, mais l’aventure se termine avec les années 2000.
Modesto Bottone, rentré en contact avec le mouvement Homebrew par l’intermédiaire de son frère installé aux États-Unis, acquiert de l’expérience auprès de brasseries du Massachusetts avant de revenir dans les environs de Capoue, où il ouvre la Brew Mood Ale House en 1994.
Ces brasseries sont aujourd’hui toutes disparues, emportées par les contraintes d’un secteur dont le caractère novateur se heurte d’emblée aux lourdeurs administratives. Car brasser de la bière artisanale dans l’Italie des années 1990, c’est aussi affronter une bureaucratie redoutable.
Les témoignages des premières brasseries sont éloquents : chaque brassin devait par exemple obligatoirement être supervisé par des agents de l’UTIF – l’Ufficio tecnico dell’imposta di fabbricazione, l’organisme chargé de percevoir les droits d’accise sur les boissons alcoolisées.
Ces représentants de la Guardia di Finanza ne se contentaient pas d’une simple visite de contrôle : ils devaient être présents tout au long du processus, puis scellaient les locaux à l’issue de chaque brassin, dans l’attente du suivant. Un véritable carcan administratif, fait de formulaires à n’en plus finir et d’exigences tatillonnes, que les petites structures peinaient à supporter.
Dans ce contexte difficile, l’histoire du Mastro Birraio de San Giovanni al Natisone fait figure d’exception réconfortante. Fondée en 1994, cette brasserie historique est aujourd’hui la seule survivante de cette génération d’explorateurs – et son origine tient presque du roman d’aventures.
Tout commence par un voyage à Budapest. De retour de Hongrie, Bruno Joan et Roberto Capocasale ont la tête pleine d’idées et un projet clair : transformer un entrepôt industriel en microbrasserie. Ils recrutent un maître brasseur hongrois à temps partiel, et d’emblée, les fondateurs font un choix audacieux : pas de fûts, pas de bouteilles, pas de distribution. L’établissement mise tout sur le local, proposant quelques bières maison accompagnées d’une carte de pizzas et de grillades. Le pari s’avère gagnant : la clientèle afflue et se fidélise rapidement.
Pourtant, le succès du Mastro Birraio demeure une singularité dans le paysage brassicole régional, révélatrice d’un marché encore trop peu mature pour s’organiser collectivement. La tentative de fédérer les producteurs au sein d’un consortium régional, faute d’atteindre le nombre minimum d’adhérents requis, tourne court, au grand désarroi de ses initiateurs.
Les années 90 et 2000 : une ébullition d’idées et de projets
Les efforts, les initiatives et – hélas – les mésaventures de la génération précédente de brasseurs artisanaux ne sont pas vains : leurs expériences aplanissent le terrain pour un grand big-bang brassicole en gestation dans différentes régions d’Italie.
Une date-clé est à retenir : le 26 octobre 1995, le décret législatif n° 504 entre en vigueur, introduisant des innovations et des modifications dans la réglementation de la production de bière ainsi que dans celle du brassage amateur, alors quasi clandestin. Ce décret précise que la bière produite par un particulier et destinée exclusivement à sa propre consommation, à celle de sa famille et de ses invités est désormais exemptée de droits d’accise. C’est un encouragement considérable à ceux qui souhaitent ouvrir une microbrasserie, ouvrant ainsi la voie à la constitution d’une véritable scène artisanale italienne. Ce n’est pas un hasard si ces années voient naître une quantité de projets de microbrasseries, qui sont à l’origine du paysage que nous connaissons aujourd’hui.
Baladin, Beba, Birra Turbacci, Birrificio Italiano, Birrificio Lambrate, La Centrale della Birra, Vecchio Birraio… Implantées dans différentes régions d’Italie, chacune de ces brasseries artisanales « historiques » possède une histoire unique et a un impact marquant dans cette période considérée unanimement comme la genèse du mouvement de la bière artisanale italienne. La période allant de la fin de l’année 1995 à l’année 1996 est ainsi considérée par la plupart des observateurs comme « l’année zéro » du mouvement, celle qui constitue la pierre angulaire d’une des communautés les plus dynamiques d’Europe.
L’innovation comme marqueur identitaire ? Ce que nous devons à la scène italienne
Au cours des dernières années du XXe siècle, d’autres microbrasseries apparaissent dans différentes régions d’Italie. Parmi celles encore en activité, fondées en 1997, figurent San Gabriel, sous l’impulsion du sommelier bière Gabriele Tonon à Busco di Ponte di Piave, en Vénétie ; le pub-brasserie Hops à Riccione… En 1999, on compte officiellement une trentaine de microbrasseries en Italie. C’est aussi l’époque où les premiers efforts de structuration du mouvement se font jour.
Ainsi, c’est Guido Taraschi, de la Centrale della Birra, conscient de l’importance du partage d’expérience et de la consolidation d’une communauté en cette période si cruciale, qui est à l’origine de la première rencontre entre certains des premiers producteurs artisanaux, concrétisée par l’événement Pianeta Birra (Planète Bière).
C’est d’ailleurs dans le cadre de l’édition 2006 de Pianeta Birra, qu’est présenté un objet désormais connu de toutes les amatrices et de tous les amateurs de bières artisanales à travers le monde : le Teku, le verre de dégustation conçu par Teo Musso et Kuaska (surnom du zythologue Lorenzo Bove).
Tirant son nom des initiales de ces deux figures emblématiques de la bière locale, ce projet vise, pour Teo Musso, à définir la forme du verre universel pour la dégustation de bière. Les essais menés avec le prototype sur plusieurs brassins d’Orval valident leur démarche. Son élégance et sa polyvalence lui confèrent rapidement le statut de verre de référence pour la dégustation de bières artisanales, où que l’on soit dans le monde. C’est donc grâce à l’esprit d’innovation des Italiens que nous disposons d’un des objets les plus légendaires pour la communauté Craft !
Cet esprit d’innovation se trouve également reflété dans les styles spécifiquement italiens : Bière à la châtaigne, Italian Grape Ale, Pilsner italien sont aussi des marqueurs d’identité d’une scène qui, libre de tout conservatisme excessif, s’autorise à sortir des sentiers battus. Arrêtons-nous quelques instants sur ces deux dernières, qui cristallisent en 2026 les intérêts les plus vifs.
Aux origines de l’Italian Grape Ale, on retrouve encore Teo Musso, figure de proue de la brasserie Baladin. Issu d’une famille d’agriculteurs piémontais, on peut aisément imaginer l’influence d’un tel terroir viticole sur sa vision de la bière. C’est au début des années 2000 qu’il lance ses premières expérimentations avec la Perbacco.
Partant d’un moût de « Noël », une bière sombre forte, marquée par la tradition belge, il y ajoute 25% de raisins Nebbiolo ou Dolcetto, selon les versions. Bien qu’il la qualifie d’« amusement brassicole », c’est bien là l’ancêtre des Italian Grape Ales actuelles, à l’intersection entre la culture brassicole artisanale et la viticulture millénaire de la péninsule.
L’incorporation de raisin (que ce soit sous forme de jus frais, de moût, de marc ou de raisin séché) dans le processus de brassage d’une bière de base, dont le style reste libre. Ce qui fait de l’IGA un véritable produit de terroir, c’est précisément l’ancrage variétal : les brasseries n’emploient pas un raisin générique, mais des cépages indigènes italiens – Moscato d’Asti, Nebbiolo, Sangiovese, Primitivo – dont les profils aromatiques et les sucres fermentescibles marquent le caractère organoleptique final de la bière. Cette démarche s’inscrit dans une logique de valorisation du terroir local : l’Italian Grape Ale revendique ainsi la provenance, le millésime parfois, et le lien au producteur vitivinicole, instituant un dialogue inédit entre deux grandes traditions de fermentation que l’Italie incarne simultanément.
Les origines de la pilsner italienne
La Pilsner italienne, c’est l’histoire d’un succès qui ne se dément pas : L’aventure débute à Lurago Marinone, dans la province de Côme, en Lombardie. C’est là qu’en 1996 Agostino Arioli fonde le Birrificio Italiano, l’un des premiers brouepubs de la péninsule.
La même année, lui vient l’idée de partir de l’ADN des Pils allemands traditionnels (Arioli déclarant avoir été très marqué dans sa jeunesse par la découverte de la Jever Pils) pour le marier avec une technique nouvelle : le dry-hopping (houblonnage à cru). Résultat : des arômes floraux et herbacés magnifiques, une base croustillante et désaltérante comme jamais, le tout non filtré pour préserver cette rondeur addictive.
La Tipopils, mère de toutes les Pilsners italiennes, est née. Pour permettre aux amateurs et aux amatrices de se réunir, il a l’idée d’organiser une « Pils Pride »: son édition 2025 comptait plus d’une vingtaine de brasseries principalement transalpines, mais aussi polonaises, anglaises ou danoises. Le style « Italian Pilsner » est également depuis 2025 reconnu comme catégorie à part entière au Great American Beer Festival, grand-messe se tenant annuellement à Denver. Preuve que la Tipopils et ses descendantes ont essaimé et conquis la planète, ce qui est un grand motif de fierté pour le mouvement craft italien. Lequel, décidément, n’en manque pas.
Charlie Papazian, figure tutélaire du mouvement du brassage artisanal aux États-Unis, raconte qu’en 1998, au désormais célèbre Salone Del Gusto, la bière artisanale italienne ne repose que sur une petite poignée de pionniers convaincus qu’il y a quelque chose à développer dans la Péninsule. Sûrs du fait que l’Italie a une contribution significative à apporter au patrimoine brassicole mondial et une identité propre à créer.
Contre vents et marées, travaillant discrètement mais avec abnégation, presque à contre-courant d’une Histoire qui avait certes généré de grandes espérances, mais aussi conduit à des retours sur Terre parfois brutaux. Presque 30 ans après, en arpentant n’importe quel festival européen, force est de leur donner raison.
Boire de bonnes bières locales en Émilie-Romagne, berceau d’icônes gastronomiques italiennes
Ne terminons pas ce voyage à travers l’Histoire de la bière italienne sans prendre le temps de nous plonger dans des découvertes bien actuelles. Selon le pays d’où vous lirez ces lignes, déguster un Xyauyù (vin d’orge quasi légendaire de la brasserie Baladin) ou une Triple de l’Abbaye Tre Fontane (qui produit les seules bières trappistes de ce côté des Alpes) peut se révéler plus ou moins complexe.
Néanmoins, si vous avez un jour la chance de faire le voyage, vous tomberez certainement d’accord avec Marion Weinberger, juge internationale, lorsqu’elle déclare : « Quand je pense à la bière italienne, plusieurs choses me viennent à l’esprit : la créativité, la liberté, l’ouverture d’esprit, l’audace, le courage et un savoir-faire exceptionnel. ».
Baladin, Birrificio Italiano, mais aussi Lambrate, L’Orso Verde, Birrificio Rurale, Della Fonte, Birra del Borgo, Ritual Lab, Shire Brewing, Humus… Autant de brasseries qui incarnent (parmi tant d’autres) une conception unique de la bière italienne, fruit à la fois de l’amour des terroirs très divers, mais également de goûts et d’expériences personnelles, ayant toutefois une chose en commun : ne rien s’interdire.
Vous le vérifierez si vos pas vous mènent vers l’Emilie-Romagne, région gastronomique par excellence. Ne vous arrêtez pas au jambon de Parme, au vinaigre balsamique, ou encore au culatello di Zibello. Poussez la curiosité plus loin, à la découverte de ce qui se fait de mieux sur le plan brassicole au sein de la prestigieuse « Food Valley » :
- Birreria Popolare (Via dal Luzzo, 4a) : brouepub incontournable du centre de Bologne, situé près de la Piazza Santo Stefano. Leur « Popolare » est considérée comme l’une des meilleures pilsner d’Italie, tout simplement.
- Birrlandina, à Modène. Au cœur d’une rue passante du centre historique (Via del Taglio, 21), un menu de bière à faire pâlir d’envie bien des bars à la mode ! Des références internationales certes, mais aussi beaucoup de productions nationales, sur des styles rarement proposés dans les bars à bières artisanales européens
- Beer4Bunnies, à Bologne : bar et cave, Piazza San Francesco 11a. Pour celles et ceux qui veulent explorer ce qui se fait dans la région et qui recherchent des conseils d’expert(e)s ! Excellentes sélections locales.

François Flesch : voyageur passionné d’histoire et de la bière artisanale, François est tombé dans le baril de la bière artisanale dans un voyage au Québec, et depuis, il applique sa plume à décrire les saveurs et les trouvailles de ses voyages.


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