Qu’arrive-t-il quand l’âme rebelle du rock punk rencontre les chutes infernales de la Rivière Maurice : une microbrasserie aux héros de l’enfer avec une bannière très rouge qui brasse très bien. L’établissement brassicole de Shawinigan, qui célébrera le 6 juin sa fondation, tire effectivement son nom d’un des lieux les plus légendaires de la Mauricie, une chute que le printemps rend aussi chaotique que dangereuse.

Le Temps d’une Bière s’est entretenu avec l’équipe à l’occasion de ses 20 ans de brasserie.

Une Histoire Brassée dans l’Antre du Diable

Déjà, l’emplacement géographique rappelle les remous de l’histoire. Directement en face de la brasserie, de l’autre côté de la rivière Saint-Maurice, s’élève la très fameuse tour de la Cité de l’Énergie.

Les anciens se souviennent encore des bouts de bois qu’on y faisait passer jusque dans les années 2000. Pendant plus d’un siècle, les draveurs s’affairaient à faire descendre des millions de pitounes – de troncs de 4 pieds de long – vers les scieries du fleuve, cassant les embâcles, défiant le froid et la neige, et probablement sans se pinter le nez. La Mauricie, pendant des années, a été le royaume du bois.

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Pub du Trou du Diable à Shawinigan

On trouve un écho parfaitement assumé de cet âge révolu dans la Pitoune, une keller bière qui figure au premier rang des bières les plus aimées au pub. Une bière d’été, de « saison » qui rafraîchit fidèlement après le dur labeur. Je parie que les bûcherons d’antan n’auraient pas été contre…

Autre clin d’œil au passé régional : la fabuleuse Buteuse, une triple inspirée directement de la tradition belge. La bière, déjà célèbre avant l’ouverture de la brasserie, était un hommage à la Westmalle belge. Mais c’est le nom qui attire d’instinct le regard. La fière tête de curé sur la bouteille est celle du père Jacques Buteux, le jésuite reconnu pour avoir évangélisé Trois-Rivières et fondé le Cap-de-la-Madeleine.

Une mythologie Shawiniganaise

C’est toute une rimbambelle de personnages – mythologiques et séculaires – qui remplissent le baril symbolique du Trou du Diable. Les quatre chevaliers de l’Apocalypse côtoient le petit Peroquet – assistant administratif du diable en personne – sous le regard impérieux du mystérieux MacTavish, comte d’Echternach en Reikswart dans le monde imaginaire et voisin de Bicolline, le populaire parc de grandeur nature.

Shawinigan entre le Ciel et l’Enfer : histoire d’une microbrasserie peu commune

Si vous êtes comme moi, à ce point vous aurez déjà flairé un parfum Anges et Démons. André et Luc, deux des fondateurs, voulaient quelque chose de mémorable, me raconte Alexandre, chef de marque pour Trou du Diable. C’était des rebelles dans l’âme. L’idée d’une grosse marmite leur plaisait beaucoup. Ils se voyaient comme des brasseurs de trouble, ajoute-t-il avec un grand sourire.

Comme dans bien des micros, les fondateurs étaient d’anciens amis qui avaient brassé en Europe et avaient ramené des ambitions de saveurs. Comme Unibroue, les gars étaient à cheval sur la Belgique, mais leur cœur penchait plus vers la sûre. Il fallait être très crinqué pour se lancer dans le baril à l’époque.

C’était l’émergence de l’artisanat, la promesse d’un nouveau monde. Ça a pris six ans pour monter le projet. Les gars ont convaincu le propriétaire de l’immeuble où ils habitaient de convertir l’habitation en pub-restaurant. Incroyablement, il a accepté et le pub s’est lancé. C’était il y a 20 ans.

Stéphane brasse chez Trou du Diable depuis 13 ans, après de nombreuses années chez Brasseurs Illimités et Brasseurs du Monde. À l’époque, il avait, comme moi, un blogue sur la bière où il proposait aussi ses services d’animation.

Aujourd’hui, c’est lui qui décide ce qui se brasse au Trou, et ce qui sort ou pas de la marmite. C’est son plus grand plaisir de faire avant tout des bières qu’il aime boire. Faut croire qu’ils sont plusieurs à être d’accord. Un de ses grands projets, c’est la série Carte blanche, des bières exploratoires qui rejoignent la production principale pour aller ravir les amateurs jusqu’au dépanneur.

Microbrasserie Trou du Diable fête 20 ans
Vue de la terrasse du Trou du Diable

Une nouvelle image pour renouveler les démons du boire

Depuis, TDD est l’une des marques artisanales les plus connues au Québec. L’usine, ouverte en 2007, brasse 20 000 hectolitres de bière que l’équipe aime boire et veut boire. Et le trident du Trou du Diable est connu de Baie-Comeau à Gatineau, ramassant au passage chaque année plusieurs médailles d’excellence.

Mais dans les coulisses, le marché de la bière s’est aussi refroidi; le consommateur sort moins, achète moins et se replie sur les valeurs les plus sûres (pas nécessairement les bières sûres).

Alors comment TDD ( le nom intime des initiés) fait-il pour se démarquer ? « Trois choses, me dit Alexandre : la qualité, l’innovation et l’image de marque. « Faut dire que sur ce dernier point, la micro a misé le paquet. Ou plus précisément, a redessiné le paquet au complet.

Pour marquer ses 20 ans, Trou du Diable a remis ses images à l’heure avec un symbolisme plus direct, plus cohérent et plus slick, recadrant son panthéon et ses héros infernaux dans des portails hauts en couleur.

Nouvelle image Trou du Diable
Nouvelle image de marque de la microbrasserie Trou du Diable – gamme classique

« On a eu du plaisir à explorer. On avait beaucoup de légendes urbaines à propos du père Buteux et du Trou du Diable. Pour la nouvelle identité, le but, c’était de garder le rouge très fort. On a décidé de construire des portails où un héros était représenté. Par exemple, le draveur sur la canette de pitoune qui explore le nouveau monde. Le cavalier de MacTavish qui devient le garde-du-corps du diable.

La cerise sur le gâteau symbolique était bien sûr le party du six juin 2026 (aka 6.6.6), l’appel constitutionnel du diable. Ce joyeux sabbat d’enthousiastes est le rassemblement anniversaire pour marquer la transition et goûter des bières d’occasion en compagnie de fidèles dévoués à la cause.

Bières recommandées

Quelles bières essayer au Trou du Diable à Shawinigan ?

Pour une première visite, la Rubis Red est la porte d’entrée idéale — la rousse de la maison qui incarne littéralement, dans le nouveau visuel de la marque, la clé du panthéon TDD. Accessible, mémorable, rouge comme l’enseigne.

Les amateurs d’IPA artisanale au Québec connaissent déjà les Quatre Surfeurs de l’Apocalypso. Alexandre, chef de marque, ne jure que par elle : « Je suis un buveur d’IPA », dit-il, et à 6,8 % avec le caractère volcanique du houblon néo-zélandais, on comprend pourquoi. À combiner avec le Perroquet pour une soirée qui part en vrille.

Stéphane, le maître-brasseur, penche pour la Saison Passion de la Série Carte Blanche — bière saisonnière artisanale avec notes de goyave, subtile et équilibrée. Une édition limitée qui illustre bien pourquoi TDD remporte des médailles d’excellence année après année.


Le Temps d'une Bière Pierre-Olivier Bussières

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, The Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.

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