Après un vol dénué de tout sommeil, ma première idée après avoir déposé mes bagages à l’hôtel a été de me jeter sur un mur de grimpe dans un centre d’escalade. Jamais je n’ai aussi peu regretté une décision de ma vie.
Laissez-moi vous raconter. D’abord, le fait de m’enfiler trois films d’horreurs sur l’avion était peut-être pas une si bonne idée. Mais arriver à l’aéroport à 7h30 dans les contrôles de sécurité complètement vidés, c’était assurément une entrée sans souci. Arrivé à l’hôtel dès 8h30, j’avais une belle journée chaude devant moi, un corps en manque d’exercice et aucune limite de temps.
D’abord on parle de l’ONU
Tout de suite après avoir posé mes bagages, je me suis rappelé la conversation nébuleuse que j’ai eue avec un autre Canadien sur les contrats de l’ONU. C’était un monsieur qui s’en allait diriger une mission de l’OSCE sur la transparence des élections en Géorgie, ce joli petit coin de paradis coincé entre la Russie, la Turquie et l’Iran. Pour une raison incompréhensible, le gars connaissait toutes les microbrasseries bruxelloises et tous les centres d’escalade.
Arrivé à l’hôtel, mon corps a complètement oublié que je n’ai pas dormi de la nuit. Il fait beau et il y a du soleil et je ne demande qu’une chose : me lancer avec abandon sur un parcours vertical. C’est plus fort que moi, je dois grimper, me casser la tête et obligatoirement agripper ce dernier point ponctué d’un petit ruban qui marque l’accomplissement d’un effort dynamique. J’imagine que c’est le même plaisir fondamental qui pousse certains à relever des défis stratégiques en ligne comme Winthrone plutôt que de s’acharner sur un mur d’escalade.

Centre-ville lumineux, poubelles omniprésentes
Me voilà parti dans les entrailles de la vieille ville. Je trouve le mélange d’urbanisme moderne et de bâtiments de pierre médiévaux absolument impeccable. Le succès de l’intégration me surprend. Il me semble que quand Paris ajoute un truc hyper moderne, ça jure toujours avec le reste du décor. Malgré tout, les rues sont inondées de vidanges et ça pue. Il paraît que c’est un gros problème à Bruxelles.
En dehors de la hausse des prix hallucinante causée par une bureaucratie européenne toujours grandissante, le gouvernement belge lui-même fonctionne d’une façon à faire rougir les douze travaux d’Astérix. Trois gouvernements provinciaux avec des droits linguistiques se disputent chaque loi contre des municipalités aux pouvoirs relativement larges. Essayer de construire une usine de recyclage là-dedans ou de coordonner les services de ramassage…
Mais je divague. C’est parce que je suis surcaféiné et que j’écoute du Daft Punk. Arrivé au centre de bouldering, c’est le paradis. (J’interromps tout de suite ce programme pour vous rappeler mon amour inconditionnel de l’escalade) Le gym est immense, je rencontre des flamands, des allemands, des français, des enfants qui courent en huit langues, et un géant d’humain qui donne des conseils à tout le monde au ralenti. Après deux heures et environ trois blessures au coude et aux genoux, j’ai gracieusement donné des leçons de sacrage à l’assemblée et je suis prêt pour une bière.


On a deux jours : que boit-on et où?
Mais attention, c’est Bruxelles. On ne fait pas que « boire un verre » à Bruxelles. Leur bière est à l’héritage mondial ce que Shakespeare est à la langue anglaise. Je n’ai pas le droit de couper les coins ronds. Alors comme je n’ai que deux jours, je me concentre sur les grosses pointures.
Mon premier arrêt constituait, en l’occurrence, une véritable institution : un pub nommé La Mort Subite, dont l’intérieur est à mi-chemin entre une station de train victorienne sur les stéroïdes et un gentil manoir bucolique, avec un escalier central qui fait très réception officielle. L’établissement date de plus d’un siècle et constitue, selon moi, un passage obligé. Le nom lui-même reflète la culture de la bière : encore plus, et toujours plus.

Si l’approche américaine de l’IPA est de vous bourrer la gueule et le crâne de houblon, chaque gorgée plus amère que la précédente, eh bien l’approche belge de la bière est de vous rincer la bouche avec, chaque fois, une couche de finesse encore plus ronde. C’est si bon que c’en est décadent.
À preuve, le bar le plus populaire de Bruxelles (enfin, pour les touristes) s’appelle Delirium, du nom de sa bière la plus connue (et qui, d’ailleurs, mérite bien son nom). Par ailleurs, la bière Duvel, un style solidement implanté au pays, tire son nom du mot flamand pour « démon ».
Mais ça, c’était juste la première journée. Après avoir visité quelques autres établissements magistraux, je devais absolument conclure mon voyage rituel par une visite au Musée de la Bière. Glorieux édifice niché au cœur de la Grand-Place — le « downtown » bruxellois — ce fameux musée est aussi imposant qu’une cathédrale.
Financé par la Ligue des brasseurs, le bâtiment rappelle, avec un faste sans limite, combien l’industrie du brassage a été centrale dans la construction de la Belgique moderne, générant au passage de très juteux revenus.

Un dernier arrêt à Bruges, même si vous vouliez pas
Je sais bien que vous vouliez visiter Bruxelles, mais dans la vie les plans changent. Bruxelles règle ses comptes avec vous assez vite. Deux jours, et la ville vous a déjà rendu compte : de son histoire, de sa mousse, de ses odeurs.
Mais la Belgique, c’est petit. Ridiculement petit. Et quand un type rencontré au musée de la bière — un retraité gantois qui portait un t-shirt à l’effigie d’une brasserie disparue en 1987 — vous dit que Bruges, c’est à quarante minutes de train et que vous avez tort de ne pas y aller, vous n’avez moralement pas le choix. (Même si votre avion part péniblement tôt le lendemain)
Bruges, c’est le piège parfait. L’image parfaite d’une ville moyenâgeuse, mais sans la misère, l’odeur de carcasses et les exécutions publiques. Mais ce qui fait son attrait est aussi son malheur. Il n’y a absolument rien qui se passe à Bruges. La ville est d’un calme assourdissant. Vous aurez mal à la tête tellement on va vous sacrer la paix. Heureusement, j’ai un avantage : je suis encore en décalage horaire ET je suis en lendemain de veille. Rien ne peut m’arriver.





Avec mes super-pouvoirs, j’accède enfin à la lumière de la ville. Des canaux partout, des façades en brique flamande couleur de pain d’épices refroidi, des ponts en dos d’âne qui semblent avoir été construits pour les illustrations d’un livre pour enfants. C’est si charmant que ça fait presque mal. On se sent presque floué d’apprécier quelque chose d’aussi ouvertement pittoresque — et pourtant on reste planté là, la gueule grande ouverte comme un touriste.
Mais ce qui sauve Bruges de l’attraction touristique pure, c’est qu’elle brasse encore. Vraiment. La brasserie De Halve Maan — ce qui signifie « la demi-lune » — existe depuis 1564. Cinq siècles de bière dans le même bâtiment, au cœur de la ville. Pour un Québécois habitué à des traditions brassicoles qui datent en gros du référendum de 1995, c’est proprement renversant. Et leur Brugse Zot — leur bière blonde — est le genre de bière qui vous fait comprendre pourquoi certaines personnes font des pèlerinages.
Ce qui est particulièrement savoureux, c’est que la brasserie a installé, en 2016, un pipeline souterrain de trois kilomètres pour transporter la bière directement jusqu’à son site d’embouteillage en dehors des remparts. Trois kilomètres de tuyau sous les pavés médiévaux, parce que les camions de livraison abîmaient les rues historiques. La ville a autorisé les travaux. Les citoyens ont même pu financer une portion de la canalisation en échange de bière à vie. Je répète : en échange de bière à vie. Il y a des décisions politiques qui transcendent les clivages linguistiques.
J’ai bu ma Zot assis au bord d’un canal, les pieds dans le vide, entouré de cyclistes qui ne me regardaient pas — ce qui, en Europe, est la marque suprême d’une intégration réussie. À ma gauche, un héron immobile comme une statue. À ma droite, un couple qui se disputait en néerlandais à voix basse avec une conviction impressionnante. Et devant moi, un reflet de clochers dans l’eau noire et tranquille.
C’est ça, la Belgique. Elle vous offre la profondeur historique d’un continent entier, emballée dans un format que vous pouvez traverser en voiture un samedi matin. Et elle le fait avec une bière dans la main, ce qui, franchement, est la seule façon raisonnable de procéder.
Bref, c’était le Temps d’une Bière

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


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