Il reste un seul cultivateur à Notre-Dame-du-Rosaire. Vétéran d’une industrie en déclin, il a déjà passé le cap des 70 ans sans enfants, sans relève. Quand il aura posé son chapeau, ce sera la fin de la culture dans le village. Notre-Dame du Rosaire rejoindra alors la malheureuse liste des villages vidés de leur sens. Même son de cloche dans les villages aux alentours : partout, les agriculteurs disparaissent et les champs tombent en friche.
Il faut se rendre au fin fond du rang Saint-Thomas, en chemin vers Saint-Apolline, pour apercevoir le dernier cheptel de vaches, un petit troupeau de charolais, bovins massifs à la blancheur immaculée. Les bêtes broutent au ralenti, comme pour prouver qu’elles ne sont pressées par rien. C’est nous qui, au contraire, violons leur routine en roulant dans notre jeep.

Notre-Dame-du-Rosaire : dans la campagne après la culture
Mes deux oncles, Claude et Jean-Guy, et mon cousin Éric, vivent encore sur la terre. Tous trois ont fait carrière dans la ville aux quatre coins du Québec avant de se rapatrier dans le terreau natal après le labeur d’une vie. Ils ont été soldats, électriciens, ingénieurs. Aujourd’hui ils mettent leur discipline et leur savoir-faire au service du village.
Avec le temps, la distance, les voyages, ça faisait près de 20 ans depuis ma dernière visite. Après le décès de ma grand-mère, en 2009, la famille s’était éparpillée. Ainsi, au hasard d’une vacance, j’ai décidé de « descendre » à Notre-Dame-du-Rosaire. J’en profite pour maudire une expression incompréhensible : Personne ne m’a jamais expliqué pourquoi, alors qu’on doit monter un zigzag de côtes pour accéder à ce petit hameau submergé par le bois, on utilise le mot descendre.
Sitôt stationné, je rencontre mon cousin Éric qui m’accueille à bras ouverts. En 2018, il a fait l’inimaginable : racheter la maison de ma grand-mère, un bâtiment qui remonte à 1896. Je vois à son visage exalté que c’est un homme en mission : rénover un pilier d’histoire entre modernité et tradition. Construire un nid qui ferait plaisir à ma grand-mère et qui – accomplissement magistral – provoquerait un hochement de tête approbateur de mon laconique grand-père, aujourd’hui disparu.

Ça tombe bien, Éric trippe sur le bois. Et du bois, il y en a en abondance : ça fait des générations qu’on bûche. Après un bon petit café pour rattraper la dernière décennie de nouvelles, Éric m’emmène dans la grange ancestrale transformée en petite usine de menuiserie. Ça sent le brin de scie, ça sent le métal, ça sent mes souvenirs d’enfance. C’est ici qu’il a transformé tout l’intérieur de la maison, planche par planche. C’est aussi un bric-à-brac désespérant pour les non-initiés : la machinerie de pointe côtoie aimablement l’artefact centenaire.
Nos retrouvailles contrastaient viscéralement avec le choc implacable du temps. En arrière-plan, le champ peuplé de vaches qui traversait le chemin de fer a été ravalé par la forêt. La légion de vaches, de porcs et de poulets n’a d’écho que dans les quelques équipements méconnaissables sur les murs de la grange. Tous ses artéfacts poussiéreux sont l’ADN d’un temps révolu où vivre voulait surtout dire survivre en famille. C’était une époque où on élevait des enfants sur le troc, où on cueillait ses œufs au matin, et où l’enfance se déroulait entre la culture, l’école et la traite des vaches.

Je me demande ce que mes grands-parents penseraient du projet. La grange était le premier bâtiment officiel de la terre. Avant d’être un enclos à porc, ça a d’abord été une maison. Aujourd’hui, le poulailler d’en arrière a été remplacé par un conteneur en métal chargé de planches de merisiers. Le mur du fond, tel un musée, relate des portions d’histoire en exhibant des artéfacts sauvés de l’oubli par l’engouement de mon cousin.

On prend le chemin de la cabane à sucre, un véritable rituel qui mobilisait la famille pas moins de trois fois par année, et qui consiste à remonter vers la forêt en traversant le vieux chemin de fer – aujourd’hui un chemin de 4-roues en gravier. Pour le chemin du retour, on passe sur la terre de mon oncle, avec la vue scénique sur le village.
Quand j’étais petit, c’était tout un spectacle. D’abord parce que c’était un véritable convoi présidentiel, avec ma grand-mère assise sur le traîneau tiré par « Gros Pit », le percheron d’une tonne. Ensuite, parce qu’on était toujours au moins une douzaine + les chiens de tout un chacun. Et finalement parce que Pitbull, le chien de mon oncle Jean-Guy, courait toujours plus vite que son skidoo. Ce chien athlète était au-dessus des lois de la physique.
Mais aujourd’hui ça fait longtemps que Gros Pit a rendu l’âme. Aujourd’hui, je ne reconnais plus l’horizon. Même le chemin vers la cabane peine sous les assauts de la croissance avide des sapins.

Pourtant, la mémoire du rang est forte. Ici et là, des colonies de bleuets et de framboisiers le long du chemin me rappellent l’époque où remplir un gallon de fruits était le summum du plaisir.
La génération de mes oncles jouait à un autre jeu : parcourir la terre à la recherche de perdrix. Mon oncle André avait moins de 16 ans lorsqu’il a commencé à chasser. Il m’explique comment il partait à la chasse équipé de deux carabines, une calibre 12 Remington et sa préférée, une 410 Mossberg. Bon tireur, il lui arrivait fréquemment d’abattre trois à quatre têtes que ma grand-mère cuisinait par résignation (Peut-on jamais avoir trop de perdrix pour souper: il semble bien que oui).
Les ramasseurs de pierre du Rosaire et leur île centenaire
À droite, je repère un îlot de pierre d’une dizaine de mètres de long. Ça me fait sourire et frémir en même temps. À l’heure où la nature reprend ses droits sur le pré, ces petites forteresses de cailloux résistent à tout végétal.
C’est que Notre-Dame-du-Rosaire est une terre à pierre. Ici la roche pousse comme de la mauvaise herbe. L’assaut est permanent, mais c’est au printemps qu’on doit faire la collecte. Mes oncles, mes tantes et ma mère, chaque année au début de l’été, ramassaient à la main ces obstacles permanents à la culture. Des décennies après la fin de ce labeur ingrat, ces îles de roc sont encore vierges de tout arbre.

Pendant que je m’évertuais à capturer l’essence d’un vieux meuble non identifié, Éric et André étaient plongés dans une grosse discussion. Ils trouvent ça incroyable qu’à l’heure où les épiceries débordent de produits à peine considérés comme de la nourriture, leurs voisins soient incapables de vendre leurs œufs frais à leur voisin légalement.
L’absence de la relève les désole. Quand bien même les jeunes de 20 ans – ceux-là mêmes qui ont l’énergie de bûcher – voudraient acheter des terres, le zonage et les prix sont des obstacles quasiment insurmontables. Une terre pas si grande à côté – moins d’un kilomètre carré – se vendait récemment à 320 000$, mais pas question de construire une maison avec des fondations. Un tiers de million de dollars sur une terre à roche rien que pour poser le pied dessus ou chasser le rare chevreuil? À quoi bon?

À l’époque de mes grands-parents, il y avait l’église, l’hôtel, le chemin de fer et quatre restaurants plus l’inévitable magasin général. Mais l’ablation de la voie ferrée a sonné le glas de l’industrie au village. Privé de son artère la plus vitale, le village a amorcé son lent déclin.
Dans les dernières années, le travail à la maison a ramené quelques familles, mais ce sont surtout des retraités qui sont venus. Si la municipalité a agrandi sa base de taxation, ses dépenses ont par contre explosé. La station-service, faute de volume, opère à perte. La municipalité a décidé de la subventionner parce que fermer le boutiquage serait encore plus cher. Il faudrait quasiment un million de dollars rien que pour décontaminer le site.

Le retour en arrière met un bémol sur la nostalgie. Une fois passé le mythique pommier de 80 ans sur la terre de Jean-Guy, on réalise que nos grands-parents et leurs voisins auraient tout donné pour avoir le luxe du vide moderne.
Et malgré la disparition continue des troupeaux et des cultures, il existe bel et bien un avenir dans ce mystérieux royaume qu’est la campagne. Les exilés de la cité – fuyant la pollution et l’excès – continuent chaque année de gagner les rangs de Notre-Dame-du-Rosaire.
Les assemblées municipales brassent de vraies questions polarisantes. Une communauté se rebâtit, une conversation à la fois, avec l’idée nébuleuse mais réelle de bâtir quelque chose en commun.

Il n’y a plus de guerre de clochers, mais les chicanes de voisins en mènent large. C’est que les nouveaux arrivants et les anciens arrivés ne s’entendent pas toujours sur ce que ça veut dire de vivre à la campagne.
Ce sont surtout les exilés de la ville qui se plaignent des gros camions qui charrient la pierre de la nouvelle carrière et qui militent contre les nouvelles lignes d’Hydro-Québec. Mes oncles, pourtant si fiers d’habiter la terre, qualifient ce progrès de nécessaire à tout le Québec. Conservera bien qui conservera le premier.
La bonne nouvelle, c’est que les idées ne manquent pas. Éric me disait qu’il verrait bien, à la place du chemin de fer transformé en gravier, une piste cyclable allant du Rosaire à Armagh.
Imaginez un peu ce que serait une autoroute de cyclistes, avec un arrêt-crème glacée, peut-être une microbrasserie, exactement là où le train amenait de la visite ? Mon cousin Éric, lui, n’attendra pas que le train revienne pour faire pousser son héritage. Ma grand-mère serait bien contente.


Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.

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