Un même nom, deux marques fétiches, deux protagonistes dans une aventure évoquant l’histoire biblique de David contre Goliath. D’un côté, la bière ayant la réputation d’être l’originale, de l’autre, celle de l’avoir plagiée. À droite, le fils du berger fraîchement sorti du joug soviétique, à gauche, le géant capitaliste américain sans pitié.
Depuis les années 1970 jusqu’en 2011, ces marques se partageaient les différents pays d’Europe. Trois déclinaisons du nom se disputaient les papilles : Budweiser, Budvar, Bud. Dans la chope émotive des aficionados, la Budweiser tchèque remportait l’affection populaire face à la Budweiser américaine.
En Amérique du Nord, seule la fille de Saint-Louis, brassée sous licence par Labatt au Canada, pouvait être offerte aux consommateurs. L’autre était interdite de séjour. C’est dans ce contexte que je rêvais de faire un coup d’éclat pour le Festibière de Chambly.

De la République tchèque au festibière
Lors de ma visite de la brasserie tchèque en 1998, j’ai proposé d’acheter cinq fûts. Comme on n’appose aucune étiquette sur les barils, il suffisait de baptiser le produit d’un autre nom. Mon imaginaire possède cette faculté originale de simplifier des situations plus ou moins complexes. J’avais aussi promis que le moulin à rumeurs laisserait couler l’information selon laquelle, on servait de la « vraie » Budweiser au Festibière de Chambly, une première en Amérique.
Pas de cachette, mes intentions étaient avouées en amont. Toutes les annonces et communications officielles allaient respecter les règles gouvernant les marques de commerce. La brasserie a accueilli ma proposition avec un sourire bienveillant.
– Vous ne risquez rien madame Kubistova, c’est moi qui prends tous les risques. Toutes les lois seront rigoureusement respectées.
– Vous êtes un gentil rêveur monsieur.
– Je respecte votre décision.
Confession. La semaine précédente, nous avions visité, Alain et moi, Jacques Amstein en Suisse, le plus important importateur de bières en Helvétie. J’avais remarqué dans son entrepôt une réserve de Budějovický Budvar. La graphie du nom, à une distance raisonnable de sa version allemande, m’offrait une alternative potentielle pour contourner un éventuel refus de la maison mère.
– Jacques, si un jour je souhaitais acheter directement de ta compagnie une palette de cette bière, accepterais-tu ?
– Mais bien certainement. Je lui ai présenté toutes les étapes administratives nécessaires, quelquefois frustrantes, pour une entreprise européenne. Amstein n’y voyait aucun inconvénient. Mes explications concernant ce qu’allait signifier ce maquillage semblait le motiver. Du bootlegging au goût du jour.
Permis, confusions et urgence
Le thème de l’édition suivante du Festibière de Chambly « Le Québec, carrefour des meilleurs bières au monde » allait m’offrir l’occasion de mettre ce plan à exécution. Pour déterminer quelles étaient les dix meilleures bières au monde, j’ai consulté les auteurs les plus connus d’Amérique et d’Europe. Je leur ai demandé une liste des dix bières qu’ils ou elles apporteraient au paradis pour consommation éternelle.
Nuançons, je voulais connaître les bières qui allaient satisfaire leur soif et non celles considérées les meilleures. J’accordais un point pour chaque marque nommée, puis fait une liste des dix plus hautes gradées. Un stand allait les réunir derrière le même comptoir. Pour ma grande joie, la Budweiser tchèque faisait partie des élues.
Toutes les marques déjà représentées au Québec n’occasionnaient aucune difficulté organisationnelle. Cinq ne l’étaient pas : Cantillon Bruoscella, Traquair scotch ale, Sierra Nevada Big foot, Westmalle Triple et Budweiser tchèque. Il suffisait de communiquer avec les brasseries afin de déterminer les modalités d’achat. Notons au passage que Jean-Pierre Van Roy de Cantillon a soutiré une réserve exclusive pour nous. Pour les papilles curieuses, les autres cervoises allongées sur la liste étaient : Duvel, Guinness stout, Saint-Ambroise noire à l’avoine, Orval et Pilsner Urquell.
J’ai naturellement informé pro forma la brasserie tchèque des résultats de ma consultation. J’ai renouvelé ma demande sans me faire d’illusions. La réponse de Jana Kubistova, prévisible, ne m’offusqua pas. Je n’ai pas insisté, ne prévoyais pas le faire. Le formulaire destiné à Amstein a vite été envoyé. Un mois avant le décapsulage de cette édition anniversaire, j’ai reçu un fax de Jana : « M. D’Eer, nous acceptons de vous vendre 5 fûts. »
Ciel d’Afrique et patte de gazelle ! Il était vraiment trop tard. Pour ce type d’achat, le délai administratif requis par la SAQ était de six mois. En mode urgent, c’était trois mois. Je n’avais même pas rédigé un bon de commande. Malgré mes palpitations, il m’était impossible d’accepter. Je savais, de toute façon, que nous avions les bières grâce à notre complice suisse.

La première goûte de la « vraie » Budweiser en Amérique du Nord
J’informe donc madame Kubistova que c’était impossible d’accepter l’offre. J’ai motivé en indiquant que les délais procéduraux étaient passés et en spécifiant que notre budget ne l’aurait pas permis de toute façon. Le lendemain, la brasserie nous envoyait ce fax : « Nous vous offrons gracieusement les cinq barils. Nous allons également payer les frais de transport en avion. » Comment refuser cette offre impossible à refuser ? Impasse administrative.
J’ai communiqué avec le département des miracles de la SAQ pour présenter la situation. Depuis la première édition du festival, nous rencontrions des petits pépins par ci, d’autres défis par là. Mme Gyslaine Yergeau, une ange, nous avait toujours montré le chemin pour sortir des labyrinthes bureaucratiques.
Elle m’a guidé : « Dès que la bière allait arriver à Mirabel, les douanes communiqueront avec toi. Dis-leur que quelqu’un de la SAQ va faire le suivi. Tu me téléphones tout’suite après. Je vais m’occuper du reste. » Les barils ont été livrés en compagnie d’adapteurs pour le soutirage. Le nom choisi pour cette incursion en Amérique était Czech Lager BB. Que devions-nous faire maintenant avec les 50 caisses helvétiques ?
Par respect à l’égard de la maison mère, je ne pouvais pas mentionner leur existence dans le programme officiel. Nous allions simplement les offrir sous la capsule de la discrétion. Le moulin à rumeurs avait fait un travail formidable. Quelques minutes seulement après l’ouverture du festival, les premiers amateurs qui souhaitaient goûter au fameux nectar étaient les représentants de la brasserie Labatt, le brasseur officiel de la marque homonyme au pays.

À la clôture des festivités, il restait deux fûts pleins et quelques centaines de bouteilles. Un inventaire imposant à écouler pour la fête des bénévoles. Nous avons partagé les bouteilles résiduelles entre nous et les bénévoles pour consommation à domicile. Les dirigeants de Dieu du Ciel! nous ont acheté le baril restant. La légalité de le brancher sur leurs lignes afin d’en vendre le contenu était un tantinet risqué. La procédure plus ou moins laborieuse n’avait pas été entièrement respectée.
Les modalités administratives légales impliquaient un transit par les entrepôts de la SAQ et surtout aussi, payer un droit de passage. Nous avions choisi le raccourci. Une invitation destinée aux membres de l’Ordre de Saint-Arnould a ensuite été publiée sur le babillard du club, une annonce publique. La marque tchèque était précisée dans le texte. Considérant les nombreuses tracasseries administratives que la Régie des Alcools et des jeux m’avait fait subir à chaque édition, j’y voyais grand risque, pour le bistrobrasserie ainsi que pour le Festibière.
Il aurait suffit d’une visite d’un inspecteur pour que la petite entreprise fasse suspendre son permis. Je communiquai avec René Huard, l’administrateur du babillard, pour savoir s’il était possible de modifer le message publié.
– Aussi facile que cette conversation. Viens au bureau, on va le faire ensemble.
Sentiment d’urgence, il fallait protéger les amis, direction Pointe-Claire, dans les locaux des Brasseurs d’idées. Je n’avais pas eu le temps de consulter l’auteur, Jean-Francois Gravel. Seuls les gens fortunés possédaient des cellulaires, les app Message et Messenger ne faisaient pas encore partie des fantasmes de Steve Jobs.
Mon intervention ne visait pas à le censurer ou manigancer dans sa prose. Un sentiment de culpabilité m’habitait, on ne modifie pas le texte d’un auteur comme ça, sans son autorisation. Je considérais néanmoins l’intérêt supérieur. Il était beaucoup plus prudent de taire le nom de la bière. J’ai été en mesure de modifier l’invitation, de retirer le nom de la bière pour le remplacer par une métaphore.
Huard m’avait permis de protéger les arrières du bistrobrasserie. Un doute subsistait quand même dans ma conscience. Et si la prose de Jean-François souhaitait vraiment être provocative ? Peu de temps après, il me confirmera qu’il n’avait pas pensé aux risques. Il considérait qu’il était effectivement plus sage d’avoir modifié l’invitation. A
u mois de mars suivant, je rencontrai Jana à Bière Expo à Lille en France. Elle m’avait reconnu de loin, dans ma marche en direction de son stand. Avant même que je n’aie eu le temps de me rendre, le serveur à ses côtés me tendait une chope pleine d’un litre, coiffée d’une mousse onctueuse.
– C’est pour toi Mario. Tu dois garder le verre aussi. Merci !
– Pourquoi merci ? C’est moi qui vous remercie. C’était une belle histoire. La maison était fière de cette complicité, de cette première gorgée pour vendre en Amérique du Nord. Suite à mon intervention, des recherches avaient été entreprises concernant l’opportunité de vendre la bière sous un autre nom, pas seulement en fût, mais également en bouteille et en canette. De nos jours, les tiraillements juridiques concernant les deux marques de commerce sont à toutes fins utiles terminées.
Budweiser, la bière de Bohème
Dans l’Union européenne, Budweiser est la bière bohémienne, tandis que l’américaine se nomme Bud. En Amérique, Budweiser est américaine, tandis que le nom final pour baptiser la tchèque a été Czechvar. Pour conclure, il importe de préciser que, contrairement à la croyance populaire, l’américaine n’a jamais été la copie de l’autre. Le simple fait que la première ait vu le jour avant la deuxième suffit pour clore le débat.
Budweiser USA s’inspirait de toutes les bières que l’on brassait à Budweis, non pas d’une en particulier. La marque Tchèque a été introduite plusieurs années plus tard. Une centaine en fait ! Précisons au passage que le nom Budweis est son nom allemand, de l’époque germanique. De nos jours c’est le nom tchèque qui nomme la ville, Cseke Budějovický. L’invention de la Budweiser Américaine jaillissait d’une combinaison unique dans l’histoire de l’humanité : la révolution industrielle jumelée à l’arrivée massive d’immigrants germaniques aux États-Unis.

Soulignons qu’à l’époque, la Confédération germanique regroupait les pays actuels Allemagne, Autriche et République tchèque. Ces immigrants apportaient dans leurs valises un nouveau style ; blonde, issue d’une fermentation froide, pasteurisée, servie froide. Elle offrait des saveurs douces et désaltérantes. La procédure novatrice permettait d’en brasser des grands volumes. Elles offraient une alternative aguichante aux bières traditionnelles rousses, plus ou moins aigres, servies tièdes, issues de méthodes artisanales.
Adolphus Bush et Eberhard Anheuser ont non seulement misé sur la méthode allemande, mais également sur l’invention de conteneurs réfrigérés pour transporter leur bière aux quatre coins des États-Unis. Un nouveau moyen de transport, issu lui également de la révolution industrielle, offrait cette opportunité, le train. Le tandem n’avait aucune intention malveillante. Dans les années 1870, le plan quinquennal de développement ne prévoyait pas une percée en Europe. La vingtaine de plans ultérieurs non plus.

Fermentation Spontannée
Mario d’Eer est un biérologue, conférencier et consultant. Il est auteur ou co-auteur de 14 livres sur la bière. Pour le Temps d’une Bière, Mario nous partage sa passion infinie pour les bières de qualité, du Québec à l’autre côté du monde. Retrouvez le sur Facebook. Ces capsules de fermentation spontannée constitueront autant de goutes d’un prochain livre sur la bière au Québec


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