C’est un fait bien connu : l’alcool rassemble les amis, rapproche les ennemis, arrose les pactes et fait sourire les espions. De l’Antiquité jusqu’aux temps modernes, l’alcool a scellé des rivières d’ententes et des mésententes. Au-delà de bâtir des ponts et de relaxer les tensions, cette boisson magique aurait même été utilisée à des fins religieuses dès son apparition. Certains chercheurs pensent même que la recherche d’intoxication alcoolique aurait été à l’origine de la domestication à grande échelle des céréales.
Mais l’alcool a aussi ses vices cachés et ses victoires invisibles. Les premiers alcools étaient intimement liés à la vie religieuse ou spirituelle, aussi le partage de la boisson sacrée avait nécessairement une valeur politique. Prenons pour exemple les Grecs et les Romains, pour qui vin et civilisation étaient pratiquement des synonymes. Il était de coutume, autant chez les Grecs que chez les Romains, de prêter serment sur l’alcool et ceux qui s’y refusaient s’exposaient à la méfiance générale.
Les Romains avaient une coutume appelée “Vinum Deductum”. Lorsque deux parties parvenaient à un accord, elles partageaient un verre de vin pour sceller la paix. C’est ce que reflète l’historien romain Tite-Live dans ses commentaires sur la conclusion de l’alliance entre Rome et Carthage – connue sous le nom de “Pacte de Foi Publique” – IIIe siècle avant J.-C, où des ambassadeurs des deux partis rivaux ont scellé leur accord en ayant partagé vin et sacrifice.
On retrouve la même association entre loyauté et ébriété du côté des Perses. L’historien Grec Hérodote, dans ses Histoires, décrit l’alcool comme un véritable filtre à jugement. Si une décision prise sous l’ivresse tient encore la route après la cuite, elle est alors acceptée et appliquée, et inversement. Si vous êtes aussi d’accord avec et sans le vin, c’est que cette décision a du sens!
L’accord de paix de Nicias (421 av. J.-C.) met en lumière l’importance du vin dans les négociations diplomatiques de l’Antiquité grecque. Cet accord mettait fin à la guerre du Péloponnèse pendant une brève période. Lors de la conclusion de cet accord, des libations de vin furent versées comme un rituel symbolique de paix. Thucydide, l’historien grec, fait référence à cet événement dans son ouvrage “Histoire de la guerre du Péloponnèse”.
Dans son excellent livre “Drunk” le philosophe américain Edward Slingerland explique le puissant support de l’alcool à la diplomatie à travers la neurologie. La molécule de l’alcool éthylique, en handicapant le cortex préfrontal, assoupit la méfiance et complique le calcul politique. Ainsi, boire avec l’autre, c’est signaler l’arrêt des manigances – pourvu que les deux boivent! Tous les papyrus, parchemins et monuments ne valent pas une poignée de main authentique, ni un toast avec un bon verre. Et si l’on trinque avec l’autre, c’est aussi qu’on n’a pas peur de se faire empoisonner…
À la bière comme à la bière!
À cela faut-il encore ajouter l’ébriété comme un devoir politique. En Macédoine, Philippe II et son fils Alexandre le Grand étaient connus pour des banquets à faire pâlir les concours modernes de calage. Chez ces illustres stratèges, les banquets étaient de véritables campagnes de relations publiques où chacun veillait constamment à améliorer sa position devant les autres afin de gagner des faveurs. Bien des alliances se sont conçues et brisées sur un verre de trop. Pensons à Philippe II qui, le nez bien rouge, répudie son fils avant de tomber tête première sur le sol. “Il veut conquérir la Perse et il ne peut même pas sauter d’un fauteuil à l’autre”, réplique Alexandre en boutade. Si boire est souvent un devoir, afficher sa domination sur l’alcool est aussi un gage de virilité. Tant pis pour le foie.
Un millénaire plus tard, on retrouve le même phénomène d’ivresse contrôlée chez les Scandinaves. L’image populaire des “Vikings” barbus au casque cornu débarquant sur la berge en criant avec deux haches à la main est souvent suivie de celle d’une corne de cervoise qu’on boit cul-sec. Loin de ce cliché, les Scandinaves n’étaient pas plus fêtards que leurs voisins. Par contre, la consommation rituelle de vin, d’hydromel et d’ale était non moins centrale dans la vie politique.
Chez les Vikings, l’hydromel était absolument une affaire d’État. Sa production à elle seule sollicitait des ressources importantes. Un chef réaffirmait souvent son leadership en saoulant tout le monde dans le hall avec une quantité astronomique d’hydromel, de vin ou, faute de budget, de bière aromatisée au genévrier. Les sagas islandaises, telles que la Saga d’Egil Skallagrímsson, font référence à l’hydromel comme une boisson importante dans les réunions diplomatiques et les festivités. L’hydromel était souvent offert en signe d’hospitalité et de paix.
Cette hospitalité, qu’elle soit amicale ou politique, est aussi importante qu’universelle. Quand on reçoit, on donne ce que l’on a de meilleur! Des rois de Mésopotamie aux Pharaons d’Égypte, on s’assure de garder les meilleures brassées et les meilleurs crus pour les hauts dignitaires. Pendant ce temps à Rome, les serviteurs et les esclaves boivent de la posca, que l’on pourrait au mieux qualifier de vinaigre dilué. De la Mésopotamie à l’Extrême-Orient, des puissants rituels sociaux entouraient les règles d’hospitalité.
Boire avec l’ennemi
On ne prend pas seulement un verre avec ses amis en temps de paix, mais on trinque également en temps de guerre. La bière est le lot, et souvent le paiement des soldats, alors que le vin est le luxe des officiers. Dans les champs de bataille, alors que soldats boivent leur misère avec une bière au faible taux d’alcool, les officiers des camps opposés s’invitent mutuellement comme des gentlemans pour discuter confortablement de défaite, de victoire ou de partage. Français et Britanniques s’affrontent autant à coup de mousquet qu’à coups de brandy.
En 1812, des officiers britanniques avaient invité des membres de la milice américaine de leur côté de la frontière avec les nouveaux « États-Unis » comme à leur habitude. Soudain, un mémo leur parvient : la guerre vient d’éclater entre les États-Unis et l’Angleterre. Malgré le devoir, il n’est pas question d’interrompre leur soirée sans finir leur verre : on se battra demain!
Un siècle plus tard, pendant la Première Guerre mondiale en 1914, à Noël sur le front de l’Ouest, des soldats allemands et des soldats britanniques sortent des tranchées pour se rencontrer dans le No Man’s Land, écouter des chansons de Noël et trinquer ensemble. Les soldats allemands ont offert quelques bouteilles de vin aux Anglais. Ils auraient même joué un match de football!
La Deuxième Guerre mondiale
Alors que les Alliés commencent à reprendre du terrain à l’Allemagne nazie grâce au débarquement en Normandie et à la fulgurante bataille de Stalingrad, les trois grandes puissances cherchent à se rencontrer pour s’entendre sur la fin de la guerre, établir les plans de l’après-guerre et éviter ce que tout le monde craint : un affrontement cataclysmique entre l’Europe de l’Ouest et l’Union Soviétique.
La confiance n’est pas au rendez-vous. Ces anciens ennemis ont peu d’affinités les uns pour les autres. Pourtant, une entente est vitale. À deux reprises, un petit déluge épongera les résistances des deux camps.
Le premier acte a lieu en 1942. L’alliance entre l’Angleterre et l’Union soviétique contre Hitler a un peu plus d’un an mais les choses sont au beau fixe. Staline réclame argent, armes et munitions. Mais plus que tout, il exige un second front à l’Est pour soulager la pression sur l’Armée Rouge. Malheur : le plan de l’Angleterre est d’envahir l’Afrique du Nord. Lors d’un premier toast, Staline fustige publiquement Churchill. Tout pointe au désastre. À la dernière minute, Churchill envoie une note à Staline pour l’inviter à prendre un verre…
Selon Sir Alexander Cadogan, sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, on rapporte comment il a trouvé Churchill, au petit matin, la mine éméchée. La scène était “joyeuse, écrit-il, avec une table abondamment garnie, notamment d’un cochon de lait et d’innombrables bouteilles.” Bien que Churchill se plaignait d’un « léger mal de tête » aux petites heures de la matinée et se limitait sagement à un vin rouge caucasien pétillant relativement inoffensif, l’ambiance était décrite comme « gaie comme le son d’une cloche de mariage ».
On ne sait pas à quel point les deux hommes ont parlé de stratégie militaire, mais il paraît évident que l’aventure a été considéré un succès, laissant les deux stratèges sur des termes solides. Cadogan conclut :
« Je pense que les deux grands hommes ont vraiment établi un contact et trouvé un terrain d’entente. Certainement, Winston a été impressionné et je pense que ce sentiment était réciproque… Quoi qu’il en soit, des conditions ont été établies dans lesquelles les messages échangés entre eux signifieront deux fois plus, ou même plus, qu’auparavant. »

Yalta : Le Sommet de tous les Sommets
Alors que l’Allemagne nazie s’enligne pour la défaite, les Alliées commencent à se méfier les uns des autres sur la question de la reconstruction de l’Europe, terme poli pour signifier un partage des influences. Les tensions se remettent à fermenter. C’est que les succès contre Hitler ne sont pas du tout assurés. La formidable armée allemande est affaiblie, mais pas vaincue. À l’Est, l’Armée rouge a subi le gros des pertes humaines. À l’Ouest, L’Angleterre est sévèrement handicapée et Les États-Unis sont hésitants. D’un côté on veut en finir et d’un autre on craint que l’allié d’aujourd’hui devienne le rival de demain. On doit balancer l’urgence et la durée.
C’est dans ce climat bouillonnant que se déroule la rencontre historique à Yalta en 1945. Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Joseph Staline et leur petite armée de conseillers décident qu’ils doivent discuter du sort à réserver à l’Europe après la guerre. Le président Roosevelt arrive à la conférence complètement épuisé par son voyage de 10,000 kilomètres, une terrible épreuve pour l’homme de 63 ans affligé de polio.
Par contre Staline découvre rapidement son péché mignon, un bon vieux martini, que Roosevelt prépare chaque jour comme un rituel. Grâce à des microphones cachés partout dans la villa des Américains, Staline apprend que Roosevelt se plaint du manque de citron pour couronner son cocktail. Quelle n’est pas la surprise du président américain, au lendemain, lorsqu’il tombe nez à nez avec un citronnier dans le hall de sa villa!
Alcools et liqueurs de toutes sortes étaient fournis en abondance durant les soirées de ces huit journées intenses de négociation sur l’avenir de l’humanité. Les tensions accumulées durant la journées se diluent le soir sous les litres d’alcool présents sur place.
Rappelons que la diplomatie de la vodka était longtemps à l’œuvre en URSS. L’abondance des toasts offerts aux étrangers est un vieux cauchemar pour les diplomates étrangers. On n’a qu’à penser aux rapports soumis à Charles de Gaulle qui décrivent comment les “Russes” enchaînent facilement “jusqu’à 50 toasts” de vodka durant les banquets officiels.
Bien sûr, le tout puissant maître de l’URSS maîtrise pleinement l’art de faire boire pour faire parler les autres. Dans de véritables bacchanales aux saveurs de marxisme-léninisme, Staline testait la loyauté de ses plus proches collaborateurs en leur déliant la langue avec moult libations. Après la Seconde Guerre Mondiale, les “petites soirées” de Staline instaureront un véritable régime de terreur au sein du Politburo. Nikita Khrouchtchev, qui lui succédera plus tard, a avoué avoir été traumatisé par ces soirées arrosées qui se terminaient presque toujours en beuverie.
En dehors de l’horreur stalinienne, on trouve cependant une tradition d’hospitalité aussi chaleureuse que totale. Géorgien d’origine, Staline a gardé le goût du vin géorgien et des tables bien garnies. Dans ce pays au climat généreux, on trouve une tradition d’hospitalité appelée le “supra”, où l’hôte doit absolument fournir une table abondamment garnie et rivaliser avec ses invités pour proposer les meilleurs toasts. Le “supra” est un banquet suprême destiné à honorer les convives et à mettre en valeur les qualités de l’invité d’honneur.

Le Congrès du Mao Tai
Nous avons peu parlé de l’Asie. Remontant à la période des Royaumes combattants (475-221 av. J.-C.), l’utilisation précoce de l’alcool dans un contexte diplomatique en Chine se révèle comme l’un des exemples les plus anciens en la matière. Cela se manifeste à travers un événement historique appelé le “banquet des cent écoles”, un rassemblement unique où les représentants d’une multitude d’écoles de pensée philosophique étaient conviés. Au cœur de cet événement résidait la possibilité pour ces érudits de se rencontrer, de débattre passionnément et de partager leurs idées novatrices. Ça nous rappelle le symposium grec : où la performance de l’art oratoire était obligatoirement accompagnée d’un vin soigneusement dilué pour l’occasion. L’eau minérale n’était pas une option.
La relation entre les États-Unis et la Chine au début des années 1970 était marquée par la tension et la méfiance mutuelle. Pour contrer l’URSS, et parce que la Chine indique des tentatives d’ouverture, l’administration américaine décide de faire un grand voyage pour opérer un grand rapprochement.
À peine atterri en Chine, le Président américain Richard Nixon est convié au Grand Palais du Peuple à l’intérieur de la place Tiananmen. C’est le Premier Ministre chinois, Zhou Enlai qui préside le banquet. Nixon est accompagné de Kissinger et de son député, Alexandre Haig. Après un échange de cadeaux bien en règle, Nixon est invité à boire du Mao Tai, un spiritueux chinois favori des grandes occasions et titrant vers le 53% d’alcool par volume. Boisson qui est d’ailleurs qualifiée de “lame de rasoir liquide” par un journaliste américain.
Bien sûr, l’équipe de Nixon avait été préparée. On avait même pratiqué avec des baguettes. Mais le Mao Tai, ça n’était pas dans les plans. L’assistant de Kissinger, Alexander Haig, qui avait goûté au mao-tai lors de son voyage préparatoire à Pékin en janvier, s’était inquiété de son effet sur Nixon. “Sous aucun prétexte, avait télégraphié Haig, le président ne devrait réellement boire de son verre en réponse aux toasts lors du banquet.”
Exit la prudence. Nixon, à qui le premier ministre chinois venait d’expliquer qu’on utilisait la boisson magique pour soigner des plaies durant la Longue Marche de Mao, se serait exclamé avec délice “laissez-moi essayer cette panacée”.
Il se serait d’ailleurs exclamer : “Je ne peux pas boire trop de ce truc, sinon je négocierai en position allongée.” Sage avertissement qui fit bien entendu ignoré. On décrivit par la suite l’atmosphère dans le Grand Palais du Peuple comme électrisante.
Simple anecdote ou point culminant de la visite? Toujours est-il que cette soirée a fait l’histoire. L’image de deux hommes politiques trinquant simplement comme deux vieux amis ayant symbolisé le rapprochement improbable de deux puissances que tout semblait opposer.
Richard Nixon et Zhou Enlai partagent un moutai, la boisson alcoolisée la plus consommée au monde, lors d’un sommet historique pour relancer la relation entre les États-Unis et la Chine.

Un toast pour les gouverner tous et dans les tavernes, les lier
Un regard historique sur l’alcool nous rappelle qu’il s’agit d’un carburant social. Carburant parce que la bière contenait jadis autant, sinon plus, de nutriments que le pain, et social parce que tout alcool était préparé par le groupe et pour le groupe et sous le regard jaloux du groupe. Boisson divine au pouvoir nocif, l’alcool offre la possibilité – ou l’illusion – d’une trêve des hostilités.
Les Grecs avaient bien capté cette crainte en faisant de Dionysos, le dieu traditionnel de la fertilité, l’image même de la gloutonnerie et des excès. Avec le temps, c’est précisément ce symbole de transgression contrôlée qui a fait de l’alcool cet allié improbable de la politique. À l’heure où tout est régimenté par la crainte de l’autre, ce sabordement de soi semble tout d’un coup suspendre la voix de la méfiance, pour le meilleur et pour le pire…

Pierre-Olivier Bussières est rédacteur en chef chez Le Temps d’une Bière, un média dédié à l’exploration du rôle de l’alcool dans la société. Il couvre l’industrie de la bière depuis 2022. Avant cela, il a contribué au Diplomat, à Republic of the East et à Global Risks Insights, se spécialisant dans les sujets liés à l’énergie et à l’actualité géopolitique.


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