La conférence de Yalta: alcool, cigares et géopolitique
Frank Malt nous fait découvrir un autre Yalta: banquets somptueux, concours de toasts, paysages apocalyptiques, pénurie de toilette, et espionnage chronique. Dans les coulisses du pouvoir, la réalité des
La Conférence de Yalta, qui s’est tenue du 4 au 11 février 1945, a été un événement d’une importance capitale dans l’histoire, en particulier à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette conférence a rassemblé trois des plus grands dirigeants alliés de l’époque : le président américain Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre britannique Winston Churchill et le dirigeant soviétique Joseph Staline. Elle a eu lieu dans la ville de Yalta, en Crimée, dans le but de discuter de la manière de mettre fin à la guerre et de préparer l’après-guerre en Europe.
L’atmosphère du dîner fut des plus cordiales, et quarante-cinq toasts furent portés au total. Le maréchal Staline était de très bonne humeur, voire enjoué. La plupart des toasts étaient de routine : aux forces armées des pays représentés, aux chefs militaires et à l’amitié durable entre les trois grandes puissances.
Source: foreign relations of the united states: diplomatic papers, conferences at malta and yalta, 1945
La conférence s’est déroulée en février 1945, à un moment crucial de la Seconde Guerre mondiale. L’Armée rouge a fameusement gagné la longue, atroce bataille de Stalingrad, infligeant ainsi la première grande défaite à l’Allemagne nazie. Les Alliés ont fait des gains importants en Italie et on prépare déjà un nouveau front.
Mais ces récents succès sont fragiles, et l’Armée allemande est encore férocement retranchée dans une bonne partie de l’Europe. L’effort de guerre est intenable. Déjà en Russie, les pertes humaines sont incalculables; il manque de tout. La contre-attaque demande un effort ultime, mais pendant combien de temps encore l’Armée rouge pourra continuer ainsi? Chez les Alliés, il faut à tout prix que l’Armée rouge maintienne la pression sur l’Allemagne pour soulager le Front de l’Est.
Une union difficile et contre nature
Les États-Unis et la Grande-Bretagne front commun avec l’ennemi d’hier : l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, dont le tout puissant chef est Youssef Staline, secrétaire général du parti communiste. Cette alliance improbable contre l’Allemagne a tous les défauts d’un dernier recours. La coopération est minée par la crainte d’une trahison permanente. Les ennemis d’hier savent qu’ils ont besoin les uns des autres et qu’il faut faire des concessions, mais les obstacles sont colossaux.
Staline interdit à son État-major de parler directement avec les Américains. Churchill, l’homme fort de la Grande Betagne, déteste viscéralement le communisme et tout ce qu’il représente. Si le président américain se montre ridiculement optimiste, les trois hommes, et les trois administrations, se méfient toutes des plans ultérieurs dans l’avenir. Comment réconcilier la nécessité du moment avec la crainte de renforcer les autres puissances?
Il est clair que l’Allemagne est une sur une pente descendante et que la fin de la guerre est aux portes. La question qui se pose à Yalta est de poser les bases d’une entente des trois grandes puissances sur l’après-guerre. Tout de suite, il s’agit de parler de problèmes embarrassants pour tout le monde : comment diviser l’Allemagne, que faire avec la Pologne et comment mettre fin à la guerre avec le Japon?
Yalta n’a pas de plan fixe. Staline s’est opposé à ce qu’on prépare un agenda. Il n’en a pas besoin. Tout de même, la question que personne n’ose aborder tout de suite, mais qui crève les yeux pour les généraux, c’est la question des zones d’influence. En un sens, le rideau de fer est déjà tombé sur l’Europe dès Stalingrad. À Téhéran, Churchill a déjà évoqué les zones d’influences. À Téhéran, il s’agit de s’entendre sur la forme.
Des défis d’organisation colossaux
Déjà le lieu choisi pour la rencontre n’est pas évident pour personne. Au début, on parle d’aller à Malte ou en Égypte. Yalta est un compromis avec Staline, qui refuse de sortir du territoire soviétique « sous les conseils de son docteur ». On ne peut écarter l’idée que Staline ait simplement craint de s’écarter trop longtemps de Moscou. Le tout puissant secrétaire général est fameusement paranoïaque.
Mais voyager à Yalta est loin d’une mince affaire. Pour le président américain, cela représente 10,000 kilomètres. D’abord à bord du train Ferdinand Magellan, à bord d’un porte-avion, puis par avion vers Malte, et ensuite de Malte à Yalta. Le trajet est à peine moins désagréable pour Churchill, qui doit se taper 5,000 kilomètres lui-même.
Le hic, c’est que ces avions ne sont pas des avions de plaisance. La pressurisation n’est pas encore inventée. Aussi les deux hommes arrivent-ils avec de graves maux de tête en territoire soviétique. Il faut ensuite compter 5 heures de route à travers un territoire absolument dévasté, malgré une distance d’à peine 100 kilomètres. Cela n’a rien d’un hasard : Staline a tenu à ce que les Alliés voient l’ampleur du sacrifice soviétique. Durant toute la conférence, il rappelera le sacrificede la mère patrie.
Il faut tout de même rester en contact avec l’État-major des alliés, avec la situation politique domestique. Il faut aussi sécuriser le ciel contre toute attaque. Après tout, trois dirigeants ennemis dans le même endroit, c’est une cible idéale pour un Hitler désespéré. On apprendra plus tard que Hitler a effectivement tenté de faire assassiner les trois dirigeants. Pour Staline, il s’agit aussi de dépoussiérer les trois manoirs aristocratiques abandonnées depuis près de cinquante ans en bordure de Yalta.
Ancienne résidence de l’assassin de Raspoutine, le palais Yusupov a servi de résidence à Staline durant la conférence de Yalta
Trois hommes mal en point
La conférence n’a rien d’un Sommet du G7 protocolaire et riche en poignées de main pour journalistes. Mi-parcours international, mi-fête, la conférence est le lieu de bien des scènes étranges, de nombreux excès, et beaucoup de petits accrochages.
Commençons par la promiscuité hasardeuse de délégations habituées à se méfier les uns des autres. Chaque leader et leur entourage ont un palais pour eux seuls : le palais de Livadia accueille Franklin Roosevelt (FDR) et les Américains ; Churchill et sa compagnie logeaient au Palais Vorontsov ; et Staline et son entourage étaient au palais Yusupov. D’une certaine manière, les trois grands ont vécu dans le luxe.
À l’exception de Staline, aucun des Big Three n’est très en forme. Franklin Roosevelt a 63 ans. Terrassé depuis l’âge de 40 ans par la poli, il est confiné à sa chaise et éprouve les plus grandes difficultés à marcher. Churchill souffre de dépression occasionnelle, et arrive grandement affaibli à la conférence. Il en sortira d’ailleurs avec une pneumonie sévère qui le force à passer deux semaines de « convalescence » au Maroc. Deux mois plus tard, Franklin meurt d’une hémorragie intracérébrale. Déjà, à Yalta, sa fille Anna Boetinger le décrivait comme étant plus pâle que jamais.
Micros, espionnage et citronniers de bienvenue
Chaque suite avait son propre palais, mais Winston Churchill appelait Yalta la « Riviera de l’Hadès ». Ils ont eu des dîners à plusieurs plats, mais ils ont aussi eu des files d’attente vers les toilettes qui s’étendaient sur des heures. D’un côté, l’abondance de la vodka, la luxure de repas inimaginablement copieux en temps de guerre, des toasts à n’en plus finir, et d’un autre côté, des infestations de punaises de lit, des murs bourrés de microphones et une promiscuité gênante.
Que ce soient des palais ou pas, ce qui a été souvent été retenu était, c’était les fameuses toilettes de Yalta. Il n’y avait que neuf toilettes sur tout le campus pour plusieurs centaines d’invités. D’autres toilettes ont été ‘’construites’’ sur des tranchées. Il n’y avait de toilettes privées qu’uniquement pour Churchill ou Roosevelt. Staline lui-même faisait la file pour y accéder. (Il faut dire que Staline réprimandait aussi les passants au Kremlin pour ne pas marcher sur le trottoir.)
Outre ces installations, les lieux ont été truffés de centaines de micros par les Soviétiques. Staline pouvait jouir de cet atout hors pair lors des négociations durant la conférence. Home advantage!
Au menu : un déluge de vodka, une abondance de cigares et des punaises pour tous!
Les dirigeants organisaient des dîners dans leurs palais et, sans exception, c’étaient des affaires animées et alcoolisées. Et ce, avec un peu de tension géopolitique pour faire bonne mesure. Après le dîner du premier jour complet, FDR a contrarié Staline en révélant qu’il l’appelait « Oncle Joe » pour plaisanter. Staline s’est toutefois remis de cette blague et est devenu plus convivial par la suite.
Staline, qui sait comment faire un party, aurait servi à Churchill le brandy ArArAt. On fait venir du vin de Massandra, haut lieu viticole ukrainien. Dans chaque chambre des villas où résident les dignitaires, conseillers et leur personnel, on trouve typiquement une carafe de vodka. L’ébriété est si commune et si grave à Yalta que certains membres des délégations anglaises et américaines doivent se faire « charrier » dans leur chambre. Les Soviétiques, qui ont truffé tout le campus protocolaire de micros, doivent saliver des potentiels secrets d’États gaspillés….
L’extravagance et l’abondance soviétique ont de quoi faire trembler les estomacs fragiles. Les soupers, après de dure journée de négociation, sont autant l’occasion de s’empiffrer pour oublier que de continuerl a politique par la cuisine. Un des repas les plus mémorables compte près de 20 plats, accompagnés de ni plus ni moins que 45 toasts. Nombreux sont les diplomates américains et britanniques qui retournent dans leur chambre en titubant. Et c’est exactement ce que Staline souhaite voir.
Le 8 février, Staline invite le groupe à dîner dans sa villa. Kathleen Harriman, fille du diplomate W. Averill Harriman, déclare que Staline « s’est amusé, a été un hôte splendide, et ses trois principaux discours étaient excellents ». Toutes les parties ont écrit que le tyran était de bonne humeur. Staline porte souvent de longs toasts (et boit beaucoup aussi, bien qu’il y ait des rumeurs selon lesquelles il ne sirote que la moitié de son verre avant de boire de l’eau). Churchill et Roosevelt sont heureux de rendre la pareille à Staline en lui portant un toast après le cocktail. Roosevelt a déclaré que l’atmosphère était « celle d’une famille ».
Conférence de Yalta. De gauche à droite, Churchill, Roosevelt et Staline. Ils sont assis pour accomoder Roosevelt, qui a la polio et peut difficilement rester debout. Il est à ce moment gravement malade et mourra peu avant la résolution de la guerre.
Une fin heureuse?
Peu de temps après la fameuse séance de photos du 9 février, lorsque Staline et Churchill se sont assis pour s’adapter au handicap de FDR, Yalta est redevenue une ville fantôme. Comme décrit une note sortie des archives du département d’État, de nombreux cadeaux sont échangés.
Parmi les présents, on trouve du vin, du caviar et des cigares forts pour les Américains, tandis que les Russes recevaient des médailles personnalisées. Au lieu de pourboires, les invités britanniques et américains ont été invités à donner aux domestiques des cigarettes, des bonbons et du chewing-gum.
Mais les fêtes ne s’éternisent pas. Le 11 février, Roosevelt est parti à 16 heures, et Churchill, qui avait initialement prévu de rester plus longtemps, a filé à toute vitesse. Selon Sarah Churchill, Staline « a disparu comme un génie. » Les deux hommes sortent de cet éprouvant voyage considérablement affaibli. Churchill revient de Yalta affligé d’une pneumonie et doit s’arrêter plusieurs semaines au Maroc pour se rétablir.
En somme, la Conférence de Yalta a été cruciale dans l’histoire car elle a déterminé la manière dont les principales puissances mondiales allaient façonner le monde après la Seconde Guerre mondiale. Cependant, certaines des décisions prises à Yalta ont suscité des critiques et ont contribué à semer les graines des tensions de la guerre froide qui allaient suivre entre les États-Unis et l’Union soviétique. Néanmoins, cette conférence a permis de poser les bases de la stabilité internationale et a jeté les fondements de l’ordre mondial d’après-guerre.
En Savoir Plus
Frank Malt nous fait découvrir un autre Yalta: banquets somptueux, concours de toasts, paysages apocalyptiques, pénurie de toilettes, et espionnage incessant. Dans les coulisses du pouvoir, la réalité des accords entre les puissances révèle les difficultés du nouveau ménage à trois géopolitique entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union Soviétique.
Références
Eight Days at Yalta: How Churchill, Roosevelt, and Stalin Shaped the Post-War World, Diana Preston, Grove/Atlantic
Armenian Brandy – The Fuel of Diplomacy, War on the Rocks, Ruben Gzirian. War on the Rocks
The alcohol-drenched 20-course dinner that helped Stalin win the peace,The New European, auteur non précisé. The New World
An Examination of American Diplomacy During the Tehran and Yalta Conferences,The General Assembly Review, Ariel Davis. ojs.lib.uwo.ca
Foreign Relations of the United States: Diplomatic Papers, Conferences at Malta and Yalta, 1945, Office of the Historian (U.S. Department of State), Bohlen Collection. history.state.gov
The best and worst in Soviet hospitality: a look at the food and drink of the Yalta Conference, IWFS Blog, Joseph Temple blog.iwfs.org.
Negotiation Masterclass: The Yalta Conference, Eendigo, auteur non précisé Eendigo.
On the Edge of Victory: The Yalta Conference, Reddit (histoire), contributeur non précisé Reddit.
What did the delegates drink during WWII conferences?, Reddit (Histoire), contributeur non précisé Reddit.
Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.
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