À lire les différents journaux québécois, l’âge d’or des brasseries est maintenant derrière nous, et l’épuisement de la soif populaire est inévitable. En plus de la cavalcade de fermetures annoncées pour la fin de l’automne 2023, le Journal de Montréal a révélé des millions de dettes contractées par Transbroue auprès de 60 microbrasseries. La question qui revient sur les lèvres de plusieurs observateurs est la suivante : Y a-t-il trop de microbrasseries au Québec ? Après une douzaine d’entrevues avec des brasseurs et des observateurs du milieu brassicole, la réponse évidente est non.

Par contre, c’est loin d’être aussi simple…

Pour en finir avec les manchettes désastreuses

Nous l’avons tous entendu : 2023 a été une année difficile pour les brasseries du Québec. L’automne 2023 signalait notamment la disparition de l’emblématique Brasseurs du Temps de Gatineau et de la sympathique MaBrasserie, coop montréalaise, à peine quelques semaines plus tard. Pour couronner le tout, le blogue populaire Canadian Beer News expliquait la fin de ses activités par une vague de fermeture anticipée en 2024:


Le filet de fermetures de brasseries que nous avons récemment observé risque fort de se transformer en un déluge, et franchement, l’idée de devoir rapporter sur tant de fermetures et la perte de tant de moyens de subsistance ne m’enthousiasme vraiment pas. (traduit de l’anglais)

Greg Clow, Canadian Beer News

Dans les coulisses du congrès de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), en novembre 2023, l’ambiance générale était loin d’être aussi morose. Au côté de vétérans brasseurs comme Dieu du Ciel!, l’Amère à Boire et Isle de Garde, on trouvait de nombreuses microbrasseries tout fraîchement lancées, et d’autres dont les portes n’étaient même pas encore ouvertes mais dont la sérénité était palpable.

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Petites et moyennes brasseries de quartier se côtoient dans une atmosphère de complicité, de camaraderie et de retrouvailles. Trop de microbrasseries, dites-vous ? C’est comme si trop de journalistes mélangeaient des pommes et des oranges. La hausse des coûts est un fardeau pour tout le monde, mais certaines brasseries sont beaucoup plus menacées : celles qui distribuent.

De nombreuses brasseries s’en sortent très bien dans ce marché de plus en plus étroit, pour la simple raison que beaucoup ne sont pas sur le marché. De nombreux broue-pubs refusent de vendre aux enchères ou se concentrent exclusivement sur leur région, évitant ainsi l’intermédiaire coûteux qu’est le distributeur. D’autres n’encannent qu’ici et là à des fins publicitaires.

On m’a dit au congrès de l’AMBQ que les brasseries les plus vulnérables sont celles qui ont voulu prendre de l’expansion en 2022 après l’augmentation de la consommation de 2021, avant de faire la sourde oreille à l’inflation en 2023. En d’autres termes, les brasseries qui ont construit une usine en 2022 et qui ont maintenant besoin de la grande distribution pour se maintenir à flot. Cette tendance est antérieure à la pandémie. Selon le groupe DDM, 75 % des microbrasseries envisageaient de s’agrandir dans un avenir proche dès 2018 (sur la base des chiffres de 2015 et 2016).

Trop de brasseries, ou trop de bouteilles en épicerie?

En principe, m’a dit un brasseur lors de la conférence, il pourrait y avoir un brasseur par village. Dans les grandes villes (lire Québec, Montréal et Trois-Rivières), le modèle de la brasserie de quartier se porte très bien, grâce à un enracinement bien réalisé, une croissance mesurée et, surtout, une stratégie délibérée de rapprochement avec sa population. Le Québec compte un peu plus de 1100 municipalités. La plupart d’entre elles seraient très fières d’avoir ces nouveaux perrons d’églises comme vecteurs touristiques.

Selon le tableau ci-dessous, Montréal compte un nombre record de 52 brasseries. À y regarder de plus près, beaucoup de ces brasseries sont des pubs de quartier dont les ambitions s’arrêtent à quelques pâtés de maisons. Si l’on s’éloigne du centre-ville, la situation s’inverse : les points de vente de boissons artisanales sont beaucoup plus rares dans l’ouest de l’île et dans l’est de Montréal.

Répartition des entreprises brassicoles en mars 2023
Source : Association des microbrasseries du Québec

Peut-on dire que ces broue-pubs étouffent le marché ? Pas du tout. À l’autre bout du Québec, la Côte-Nord compte six microbrasseries. On est loin de se taper sur les pieds pour une bonne chope d’IPA.

Mais 2023 a-t-il vraiment été une année record de fermeture?

Je me suis tourné vers LE spécialiste pour vérifier les faits. Pierre Clermont est le grand libraire des permis de brassage du Québec. S’il y a quelqu’un qui peut prendre le pouls de la santé brassicole, c’est bien lui. Voici ce qu’il en dit à la fin de l’année 2023 :

Malgré le fait que tout le monde s’entend pour dire que ça va mal dans le milieu brassicole, il y a eu 20 nouvelles brasseries en 2023 contre 6 vraies fermetures, qui sont Mabrasserie, Brasseurs du Temps, Monsieur malt, Vida, Cap-Gaspé et Mouton noir. Pour Bockale, la Succursale, Oshlag, et St-Houblon, même si leurs permis sont révoqués, c’est une relocalisation de la production. L’Assoiffée et Éléments vont continuer sous un autre nom avec de nouveaux propriétaires.

Pour La Station, c’est un déménagement ultérieurement, et pour le Trèfle noir, le pub reste ouvert mais les bières brassées chez Lagabière. Ça a aussi été les 25 ans de DDC Montréal, Charlevoix, BNF et RJ, ainsi que les 35 ans de Brasseurs du nord, de la bière Belle gueule et de l’émission du permis de McAuslan, les 36 ans du Cheval blanc et de l’Inox et les 37 ans du Lion d’or

Ce tableau beaucoup plus sobre nous ramène en fait aux normes des années précédentes. De nombreuses cessations d’activité à la fin de l’année 2023 masquent des adaptations « normales » d’entreprises en croissance.

Des solutions faciles qui brettent

Face à la double crise de la récession et de la hausse du prix des ingrédients, des solutions existent au niveau provincial, selon le bièrologue Pascal Ladouceur, de Gatineau. Les microbrasseries québécoises attendent toujours que le gouvernement du Québec fasse avancer le projet de loi provincial visant à réduire le fardeau réglementaire et administratif (PL17). Si ce projet se concrétisait, il ouvrirait les portes des marchés publics. Il pourrait également aider les consommateurs, car le prix de la bière a énormément augmenté au cours des deux dernières années.

Pascal constate déjà un retour aux valeurs sûres comme les pilsners et les « bières de soif », avec moins d’expérimentation et plus d’amour pour les recettes classiques. Je ne suis pas sûr que les sûrettes relanceront les microbrasseries en difficulté, mais brassez-moi une bière que j’ai envie de boire deux fois et je reviendrai peut-être. Compte tenu du coût du houblon, l’autre option est de faire moins d’efforts pour impressionner la galerie avec une ultra New England IPA.


Pierre-Olivier Bussières est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière. Il détient un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’Université Carleton.

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