L’histoire de la bière est intimement lié à celles des sociétés humaines. Nulle part est-ce aussi évident qu’entre le Tigre et l’Euphrate, ces deux fleuves qui ont brassé les premières boissons fermentées à base de céréale. C’est dans cette terre du milieu ancienne que l’on trouve à la fois les plus anciennes traces documentées de brassage, mais aussi les premiers pas de la troisième boisson la plus populaire du monde.
C’est le poème épique de Gilgamesh qui met le mieux en évidence le rôle central de la bière dans les premières sociétés mésopotamiennes. Envoyé sur terre pour affronter le roi Giglamesh, Enkidou, l’homme sauvage, est dompté par une prétresse divine qui lui tend pain et bière. Après avoir bu sept énormes cruches de bière, Enkidu passe alors du côté des humains, et nous une amitié profonde avec son ennemi d’hier. Un message d’une extraordinaire profondeur.
Les premières traces du maltage délibéré remontent à la période d’Ubaid, entre – 6500 et – 3800 et se concentrent dans la région de Sumer, l’une des premières cités-États de l’Antiquité. Les premières traces écrites, quand à elles, viennent des tablettes cunéiformes de la cité-état d’Uruk, datées de la fin du 4e millénaire av. J.-C. En 2023, des chercheurs auraient trouvé les vestiges d’une ancienne « taverne » qui aurait vraisemblablement brassé à une échelle commerciale.
Pourquoi la bière plutôt que le vin? C’est que la vigne était plutôt la province du Nord de l’Iran, du Liban et de l’Égypte, plus favorable à la vigne. En Mésopotamie, comme tout au long de l’histoire jusqu’à aujourd’hui, le vin est d’abord un luxe réservé aux plus nantis. Et par ailleurs en Mésopotamie, il faut le livre livre sur le Tigre et l’Euphrate, des voyages qui ajoutent encore au prix de l’importation.
La bière quant-elle est accessible aux petits foyers. Fabriquée à partir de grains germés, puis vraisemblablement chauffés directement au soleil, on peut la préparer en quelques jours dans un chaudron. Elle est alors épicée de toutes sortes d’herbes et d’épices aborigènes : y compris de l’aubépine, des dattes et du miel, un ajout très populaire dans la bière qui donna un hybride du nom de braggot durant le moyen âge.

La Bière en Mésopotamie : que disent les textes?
Dès l’aube de l’écriture vers 3200 av. J.-C., la bière marque sa présence dans des tablettes comptables en écriture proto-cunéiforme, identifiable par le type et la taille de son récipient. L’iconographie de l’époque témoigne de sa consommation via un chalumeau directement dans les jarres, une pratique perpétuée aujourd’hui par certaines cultures. La diversité des bières, y compris la bière dorée et la bière rouge enrichies de variétés de blé, se développe durant la période présargonique.
Malgré l’absence de recettes explicites dans ces anciens textes, les ingrédients principaux tels que l’orge et le bappir sont documentés. Pour une compréhension approfondie du processus brassicole, les textes littéraires et l’Hymne à Ninkasi, dédié à la déesse sumérienne de la bière, offrent des indices précieux sur les techniques et les matériaux utilisés, inspirant même les brasseries modernes.

Les premières analyses chimiques
Pendant longtemps, les premières traces probantes de brassage de bière provenaient du site de Godin Tepe, en Turquie. Une équipe d’archéologues, en 1992, avait détecté la présence d’oxalate de calcium, un résidu jaunâtre associé au brasage. Ces indices faisaient remonter la production de boisson fermentée à base de céréale à 3500 avant notre ère.
Par contre, la recherche a fait un bond de géant dans le passé avec la découverte du site de Raqefet en 2018, un site du Natufien, en Israel. Les mêmes résidus de brassage ont été retrouvés, cette fois remontant à plus de 11700 ans. Outre les résidus de « pierre de bière », les archéologues ont également découvert deux types de mortiers servant vraisemblablement à entreposer les ingrédients et pour les activités de brassage comme le trempage, la cuisson et la fermentation.
Cette découverte a chamboulé les études sur la bière antique, relançant le débat sur l’origine même de la civilisation. Déjà en 1962, le chercheur Robert Braidwood avait émis l’hypothèse que la découverte de techniques de fermentation avait précipité la domestication de la céréale, ce qui aurait en retour motivité l’avènement de la civilisation.
Nouvelles Découvertes Archéologiques sur la Bière en Mésopotamie
Au cours de la dernière décennie, les fouilles archéologiques en Mésopotamie ont révélé de nouvelles informations captivantes sur la bière, offrant un aperçu inédit de sa production et de son importance culturelle. En 2021, une expédition à Tell al-Fakhariyah, située dans la région de l’ancienne Assyrie, a découvert ce qui semble être une grande brasserie datant d’environ 2500 avant J.-C. Cette installation comprend des bassins de fermentation en pierre et des canaux de drainage, indiquant une production de bière à grande échelle.
Les analyses chimiques menées sur des fragments de poterie trouvés sur le site ont confirmé la présence d’oxalate de calcium et de résidus d’amidon, typiques du processus de brassage. De plus, des tablettes cunéiformes récemment traduites décrivent une variété de bières produites, leurs ingrédients spécifiques, et même les rituels sociaux et religieux associés à leur consommation. Ces découvertes suggèrent que la bière n’était pas seulement une boisson quotidienne mais aussi un élément crucial lors des cérémonies et des festivités, consolidant son rôle central dans la société mésopotamienne.
Comprendre la Culture et la Diète Mésopotamienne à Travers la Bière
Les travaux de 2019 sur des tablettes provenant de la ville d’Ur ont révélé des informations sur la logistique impliquant la bière, y compris sa distribution comme partie du salaire des travailleurs. Ce système de « paiement en bière » souligne son rôle économique significatif, agissant à la fois comme une monnaie d’échange et une source de nutrition.
En outre, la bière était probablement considérée comme plus sûre que l’eau, qui pouvait être contaminée. Les méthodes de fermentation auraient réduit les risques liés aux agents pathogènes présents dans l’eau de source, ce qui contribuait à la santé publique de l’époque. Ces découvertes mettent en lumière non seulement l’importance économique et sociale de la bière mais aussi son rôle potentiel dans la santé publique de la Mésopotamie antique.
Ressources Pertinentes sur la bière en Mésopotamie
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- Katz, S. H., and Voigt, M. M. (1986). « Bread and Beer: The Early Use of Cereals in the Human Diet. » Expedition, 28(2), 23-34.

Pierre-Olivier Bussières écrit sur les marchés de la bière depuis 2022. Il est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière.


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