Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi votre bière de microbrasserie coûte trois fois plus chère que la bière commerciale? Pourquoi une New England IPA coûte presque huit dollars chez le détaillant ?

Dans cet article, nous explorons les différents facteurs qui impactent le prix que vous payez à la caisse pour votre bière artisanale au Québec. Bien sûr, toute moyenne est trompeuse, et le monde est rempli d’exceptions, mais les chiffres ci-dessous ont été vérifiés par des brasseries aux quatre coins du Québec et par des experts indépendants.

Le prix de la canette

Nous avons calculé pour vous le prix de la bière à l’unité en tenant pour acquis un volume de production de moins de 3000 hectolitres, ce qui représente 80% des microbrasseries du Québec.

Tout commence avec la canette. Les ventes en épicerie commencent et finissent par la bière en canette, le Saint Graal de la distribution. Le prix de départ est d’environ 0,20 $ pour une canette vierge. À ce prix de base s’ajoute celui de l’étiquette : une étiquette collée coûte environ 0.15 $. Pour le luxe d’une canette imprimée, on monte facilement à 0,45 $ la canette.

Afiliate IGA desktop

À cela s’ajoute le couvercle. En grande quantité, une microbrasserie peut s’en tirer pour environ 0,015 $ le couvercle. Sans espace pour entreposer jusqu’à la prochaine brasse, une petite commande peut coûter jusqu’à 0,05 $.

Il faut également transporter cette bière. Le plus souvent, le contenant choisi est une barquette, une boîte de carton qui loge en général 24 canettes. Cette barquette coûte entre 0,60 $ et 0,80 $, imprimée ou non, soit entre 0,02 $ et 0,04 $ par canette.

Canette d'aluminium : 0.10$
Canette d’aluminium : 0.20$
Étiquette de bière
Étiquette : 0.15$
Coucercle d'aluminium pour canette de bière au Québec: 0.05$
Couvercle d’aluminium : 0.05$

N’oublions pas le salaire versé au graphiste. Les tarifs moyens avoisinent les 60 $ de l’heure, ce qui peut monter jusqu’à 600 $ pour un seul design. Le va-et-vient et les ajustements de dernière minute font souvent monter ce coût à 800$. Certaines brasseries engagent un graphiste à contrat, à temps partiel. D’autres confient cette mission à un employé en tant que tâche supplémentaire. Bien qu’il soit moins évident de répartir ce coût à l’unité, on peut s’attendre à ce qu’un brassin unique de 2 000 litres, pour 6 heures de travail en graphisme, coûte environ 0,07 $ par canette.

Jusqu’à date, nous en sommes à une moyenne de 0.50 $ pour la canette, l’étiquette, le couvercle, la barquette et le graphisme.

Remarque : nous ne prenons pas en compte le prix de la consigne puisqu’elle ne constitue pas un coût pour la brasserie, mais uniquement pour le consommateur. On confond souvent la consigne avec le prix de la canette, mais il s’agit en réalité d’une sorte de dépôt sur la canette dans une logique de recyclage.

Prix des ingrédients : céréale, fruit, houblon et malt

Ça y est, on s’est assuré d’avoir du contenant sur la palette, mais encore faut-il avoir du contenu dans la canette! Les ingrédients de base de la bière sont la céréale, le malt et le houblon. Pour la céréale et le malt, la variation est trop grande pour tenter une moyenne. Par contre, les ingrédients combinés ensemble se chiffrent en général entre 0.50 à 0.75$ la canette.

Mais depuis quand les microbrasseries ne brassent que le stricte nécessaire? On veut que ça goûte, alors on en rajoute! Les microbrasseries spécialisées dans les bières plus robustes ont évidemment des coûts plus élevés. Pour une New England IPA – l’apothéose du houblonnage – on peut compter jusqu’à 1 $ la canette juste en houblon. Si 60% du coût de la canette de NEIPA va dans le houblon, le coût du houblon pour une bière rousse ou brune se situe à moins de 15%.

Cependant, il faut encore ajouter à cela les ajouts nécessaires aux mille et un styles qui enrichissent l’offre brassicole : fruits, aromates du terroir, fleurs exotiques. Tout cela coûte en général assez cher. Votre Sour Smoothie aux fruits des champs revient à au moins 2 $ de fruits par canette, ce qui explique d’emblée pourquoi son prix dépasse souvent les 6,99 $ chez le détaillant. Pour un Pastry Stout bien garni, on peut monter jusqu’à 4$ la canette…

On constate ici l’énorme impact de la COVID-19. Avec la pandémie, le prix de certaines céréales et fruits a augmenté de 250% en quatre ans. Le prix de la fraise a triplé et celui du seigle a augmenté de près de 50 %.

prix ingrédients bière artisanale au Québec
Les ingrédients de votre bière incluent le malt, le houblon, la levure, la céréale, et les ajouts tels que les aromates et les fruits

Deux autres données importantes : la distribution et le détaillant. Pour le transport, il faut compter entre 0,30 $ et 0,50 $ par canette, en fonction du volume et, évidemment, du kilométrage. Il est également nécessaire de vendre cette bière par l’intermédiaire d’un tiers, souvent une épicerie ou un détaillant. La règle d’or pour ce pourcentage est de 30% chez les épiceries, et 33% pour les détaillants.

L’éléphant dans la pièce : le coût de revient

Nouveau niveau de complexité : le coût de revient. Un coût de revient représente l’ensemble des charges, directes et indirectes, encourues pour la production, y compris les frais fixes. Cela inclut, entre autres, les coûts de distribution, de marketing, et de vente. Le coût de revient vise à donner une image complète du coût total d’un produit ou service jusqu’à ce qu’il soit vendu, incluant donc les coûts post-production.

Si on inclut la bâtisse, les salaires, les coûts fixes d’électricité ET les coûts nommés plus tôt, on obtient une moyenne de 3,50 $ pour une microbrasserie de 3000 hectolitres et moins. Cette brasserie doit ensuite prévoir au moins 0.30$ au minimum pour la distribution, puis un autre 1,50 $ pour la commission pour le détaillant, ce qui donne un prix final de 5,60 $. Ce que ce calcul froid et logique ne dit pas, c’est que le profit commence à partir de ce prix moyen.

Prenons un exemple donné par une microbrasserie de moins de 3000 hectolitres de production annuelle. Après intégration de l’ensemble des coûts, le prix de revient pour une canette de smoothie ou de NEIPA intensément houblonnée se situe aux alentours de 4.60$. En y ajoutant une marge bénéficiaire de 15%, le prix atteint approximativement 5.35$. L’ajout de la marge commerciale, calculée ici à 33%, porte le prix final à 7.5$ par canette. Il est courant d’arrondir ce montant à 8$ pour simplifier.

Pourtant, plusieurs microbrasseries sont incapables d’aller chercher ce pourcentage dû à la compétition et la hausse du prix des ingrédients. Depuis 2023, on parle d’une guerre de prix dans certains coins du Québec, ce qui, hélas, nuit à tout le monde. Mais jusqu’à date, il s’agit plutôt d’une crainte que d’une norme.

Un prix d’entrée élevé

Pour percer ce marché, une microbrasserie a besoin au minimum de deux représentants. On confie en privé au Temps d’une Bière qu’il faut à peu près quatre représentants pour couvrir tout le Québec, une démarche impossible pour le broue-pub de quartier qui brasse moins de 2000 hectolitres.

La plupart des microbrasseries engagent des vendeurs à commission. Mais cette forme de représentation est normalement décevante puisque le représentant « représente » beaucoup de brasseries et ne pousse donc personne en particulier.

Bien sûr, les brasseries pourvues d’une usine peuvent réduire les coûts jusqu’à 3,00 $, voire 2,50 $. Plus on produit, plus on réalise des économies d’échelle. Cependant, même les microbrasseries qui dépassent les 10 000 hectolitres au Québec sont à plusieurs ordres de magnitude en-dessous des niveaux de production des brasseries commerciales. Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve des bières de brasseries commerciales à pratiquement 1.50$ à l’unité.

Voici donc pourquoi votre excellente bière de micro coûte beaucoup plus cher que la bière commerciale industrielle. Avez-vous une correction de donnée ou une autre dépense importante à signaler? Écrivez-nous!


Pierre-Olivier Bussières écrit sur les marchés de la bière depuis 2021. Il est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière. Il détient un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’Université Carleton.

Aussi sur l’histoire de l’alcool

Unibroue, Figure-broue de la bière québécoise

Ce mois-ci, Unibroue célèbre son 30e anniversaire. Après trois décennies d’existence, la microbrasserie a largement dépassé son défi initial et est devenue une véritable institution au Québec. Unibroue a ouvert…

Histoire des tavernes au Québec

En bon fils de la génération de la libération de la Femme, nous ne fréquentions les tavernes qu’imbibés d’un éphémère sentiment de culpabilité. Dans les années 70, ces « sanctuaires de…

La bière rousse et les microbrasseries

Au début de la révolution microbrassicole, fin 1980, pour être reconnue « bière microbrassée », sa robe devait être plus foncée que celle des grandes marques. Les versions « focus group » de la…

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Le temps d'une bière

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture