Transe, chamanisme, performance et initiation: voici autant de rôles qu’a joué la musique à travers les cultures du monde. Si la culture a profondément influencé la musique, comment la musique a elle-même façonné nos cultures? Si la question est si importante, c’est que la musique est intimement liée à l’activité sociale, une polyvalence confirmée par son extraordinaire versatilité.
Pour ma toute première chronique, j’aurais aimé traiter de ces sujets dont les définitions elles-mêmes ne sont pas toujours comprises; mais il m’a semblé beaucoup plus important de revenir avant toute chose sur la question fondamentale suivante : qu’est-ce que la musique?
La musique, c’est quoi et pour qui?
Si cette question fait régulièrement sourire dans la vie de tous les jours, elle est pourtant beaucoup plus complexe lorsque l’on fait de la recherche en musique, et plus particulièrement chez les ethnomusicologues comme moi qui tentent de comprendre en quoi ce que l’on appelle à juste titre « musique » agit comme lien social et mécanisme de structuration des sociétés.
Déjà, il faut se replacer dans ce que nous sommes, ici, au Québec : des Occidentaux. Pour nous, et ce depuis bien longtemps, ce que l’on appelle « musique » est en fait une façon d’organiser des sons, de façon souvent hiérarchique, afin d’en faire sens à travers des normes d’harmonies, des mélodies, des rythmes, etc.
Cette compréhension que nous en avons est tellement bien ancrée en chacun de nous que nous ne nous posons plus la question de la place de ces sons chez nous : la musique nous fait voyager, vivre des émotions, découvrir de nouvelles façons d’entendre, nous divertie, etc. C’est donc avec cette lunette que nous rions souvent de la question Qu’est-ce que la musique?
Toutefois, il est clair pour plusieurs chercheur.se.s qui tentent de comprendre la place de la musique chez d’autres sociétés que celle-ci prend une place différente dans le quotidien et dans la conception qu’ont les gens de cet art.
Fondamentalement, le mot « musique » tel que nous le connaissons est typiquement occidental et s’est implanté graduellement et historiquement partout dans le monde avec l’histoire coloniale. Suivant cela, effectivement, la question qui devrait vous venir à l’esprit devrait ressembler à quelque chose comme Quoi? Est-ce que le mot « musique » n’existait donc pas ailleurs dans le monde avant? C’est une bonne question, quoique légèrement plus complexe…
Le Son de la performance sociale chez les Noons
Toutes les sociétés du monde font des « sons ». Mais la manière et la raison d’en faire varie selon les sociétés du monde entier, l’époque et les besoins. L’exemple le plus flagrant qu’il m’ait été donné de voir est celui de la communauté Noon de la région de Thiès, au Sénégal. Dans le cadre de mes propres recherches, j’ai découvert que le mot « musique » n’existait pas avant la colonisation du territoire par les Français.

Le vocabulaire que j’ai pu recueillir chez les Noons renvoie plutôt à des expressions dérivées du français « musique » et représentant des actions concrètes, certaines pratiques entourant la musique. Ainsi, à ma question de savoir comment traduire le mot « musique » en noon, j’ai obtenu des expressions telles que « faire le mbilim » (ketúm mbilim) ou « danser le mbilim » (keham mbilim), « battre [le tam-tam] » (ketip han), ou encore « chanter » (kethiek).
Ces expressions renvoient à un élargissement du concept « musique » et traduisent une sorte d’éclatement de la pratique complète du mbilim en tant qu’art où l’on organise des sons et des rythmes, des esthétiques de modes (par exemple, les vêtements) et de gestes, etc. Cet éclatement du mbilim en plusieurs expressions met en lumière certains « aspects » de celui-ci – la danse, le chant, le rythme, l’ambiance, l’implication des membres de la communauté – qui ne rentrent pas tous dans ce que nous acceptons habituellement ici d’inclure dans le mot « musique », dans son acception occidentale.
De l’ambiance festival ou de la continuité du monde
Chez les Noons de Thiès, on parle plutôt des expressions « ambiance festive » (mbúmbaí) et « faire la généalogie » (keñtokh), en ce sens que le fait de se remémorer ses ancêtres « crée » cette ambiance festive au sein de la communauté. Pour la communauté, le mbilim est une façon de transmettre les traditions et les savoirs des ancêtres, et ces expressions symbolisent le lien entre le présent et le passé dans le quotidien des Noons. À ce stade, vous aurez compris, que la question anodine « Qu’est-ce que la musique? » n’est donc pas si anodine qu’elle n’y paraît… mais en plus, elle soulève une autre question qu’est celle de Pour qui?
Cette seconde question pourrait immanquablement avoir un nombre infini de réponses, ou autant de réponses différentes qu’il y a de communautés différentes dans le monde. Toutefois, changer de lunette a le bénéfice d’apporter un élément de réponse : ce qu’est la musique varie selon, justement, la communauté qui la porte, voire les individus au sein d’une même société. Pour les uns, c’est un divertissement; pour les autres, un métier.
Pour certains, il s’agit de sons alors que pour d’autres, ce sont les rythmes dansés qui sont « musicaux ». À certains endroits, ce que l’on étiquette comme étant « musical » se situe dans le sonore; mais pour d’autre, ce qui est sonore demeure un effet collatéral d’une action (communiquer, par exemple), d’un moment de transmission de la tradition (l’ambiance festive), ou encore pour nous recueillir (par exemple, l’appel à la prière chez les musulmans).

Je crois que si cette (très) courte chronique avait à mettre de l’avant un seul apprentissage, ce serait probablement que chaque société a une vision et une conception de ce qu’elle produit (ici, la musique). Et cette conception est si profondément ancré en nous qu’elle oriente la façon d’appréhender certains phénomènes chez les autres : l’exemple qui me vient en tête est le chant de gorge inuit (ou katajjaq en inuktitut) performé par les femmes et que l’on appelle de façon erronée « chant ».
Depuis toujours, ce sont des « jeux », et ce n’est que depuis le contact avec les missionnaires européens que ces jeux sont « devenus » des chants. Aujourd’hui, on peut en voir sur scènes, en concert, sur des albums de musique, etc., mais ce n’est toujours pas accepté par toutes les communautés.
Si cette chronique vous a plu, je vous invite à vous choisir une bonne bière et à réfléchir à ce que vous considérez comme étant de la musique.
Allez sur internet et initiez un voyage sonore : vous découvrirez assurément des « musiques » différentes. Mais dans tous les cas, il n’est pas nécessaire de trébucher sur les fleurs du tapis : l’important au quotidien n’est possiblement pas tant la façon que l’on nomme ce que l’on écoute que de savoir ce que cela nous fait. Peut-être partirez-vous, quelque part, dans un état second?
Anthony Grégoire a une maîtrise en ethnomusicologie à l’Université de Montréal, suivie d’un doctorat en cotutelle en anthropologie et ethnomusicologie entre l’Université de Montréal et l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.



Laisser un commentaire