Le Temps d’une Bière?

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La bière dans la mythologie antique : un cadeaux des dieux

Pierre-Olivier Bussières est l’animateur du podcast “Le Temps d’une Bière“, une émission balado qui explore l’histoire de l’alcool, des drogues et des mythes.

Des Dieux et des Bières

🍺 🍻 Dans des temps immémoriaux, de nombreux peuples ont considéré la Bière comme un cadeau des dieux, une essence divine, une nourriture sacrée, et bien plus encore! Dans ce petit article généreusement houblonné à la stout maison, je m’interroge sur le rôle de la bière et du vin dans la mythologie du Proche-Orient.

Les premières indications de bière en Égypte remotent à l’époque prédinastique (5500 à 3100 avant J.C.). L’origine de la bière, au Moyen-Orient, daterait par contre de bien plus tôt : on estime que l’on savait brasser de la bière dès 6000 avant J.C. Mais c’est plutôt en Mésopotamie qu’apparaît la bière. dans une hymne à Ninkasi, déesse protectrice du grain et des…brasseuses ? Oui, brasseuses, puisque c’était effectivement les femmes qui brassaient la bière, alors qu’à l’époque, le brassage était considéré comme étant ni plus ni moins qu’une tâche culinaire. Le brassage n’était alors pas si différent de la cuisson du pain. D’ailleurs, pour les céréales disponibles à l’époque, il est fort possible que la bière de blé et d’orge aient été plus nutritives que le pain. La bière se déplacera dès lors rapidement en Égypte, où le processus de brassage se raffinera sous la gouverne de la déesse Tenenet qui veillera depuis les cieux à ce que les standards de brassage soient respectés

On ne sait pas qui a brassé en premier, mais on sait que la bière apparaît très tôt dans l’histoire de la civilisation. Des vestiges à Gobleki Tepe (Turquie) et à Jiahu (Chine) indiquent une consommation rituelle d’alcool bien avant l’adoption de l’agriculture, ce qui suggère à plusieurs archéologues que les humains se sont d’abord sédentarisé à des fins religieuses, puis ensuite pour des raisons économiques. L’argument religieux n’exclut pas, à vrai dire, l’impératif de la sécurité alimentaire : il aurait bien fallut prévoir une infrastructure pour nourrir de grands rassemblements festifs, surtout s’ils ont lieu plusieurs fois par année. Si l’on droit revenir au même endroit, pourquoi ne pas se mettre un peu à l’aise.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’Égypte ancienne est une civilisation qui boit. Et pour boire, elle boit! Le vin est disponible dans la vallée du Nil, mais reste hors de portée du commun des mortels. La masse ouvrière et fermière boit de la bière faiblement alcoolisée, aromatisée avec des fruits locaux, comme la datte. La bière est universellement produite et consommée, encore une fois par les femmes. Nourricière, elle est aussi intimement liée à la colonisation du Nil et au flux des saisons. En tant qu’aliment, la bière est forcément tributaire des crues et de la volonté des dieux. Pluie, orage et disette sont les caprices des Dieux qui exigent sacrifices et libation.

Il faut donc faire des offrandes. La libation par la bière n’est pas qu’un phénomène égyptien; partout au Proche-Orient, comme en Chine et au Pérou, on partage sa bière avec les dieux et les ancêtres. La relation avec les forces insondables du monde est transactionelle. Pour irriguer la terre, assurer la récolte, et éviter la famine, il faut rendre hommage aux dieux tout-puissants. Qui demande doit donner, et souvent le don prend la forme d’une libation alcoolisée : “A partir du néolithique, vers le cinquième millénaire avant notre ère, l’apparition de denrées alimentaires et de boissons alcoolisées parmi les offrandes funéraires seront persistantes dans le dossier archéologique”.

Les “textes des pyramides”, un ensemble de textes considéré comme le plus ancien document religieux connu, énumère un bon nombre de bières, incluant une bière sombre, une bière de fer, une bière du protecteur et une bière de vérité, apparemment bue par les 12 dieux qui surveillaient le tombeau d’Osiris. Les payrus d’Ebers, une autre source importante de documentation sur l’Égypte ancienne datant d’environ 1550 avant J.C., contient une liste d’environ 700 remèdes pour un large d’éventail de maladies. La bière y apparaît comme un moyen de prédilection pour traiter des maux et soulager des symptômes, soit en tant que solution pour des plantes aromatiques, soit pour ces propriétés analgésiques.

La bière était un aliment de base incontournable pour les ouvriers qui ont construit les pyramides de Gizeh. Ces derniers recevaient une ration quotidienne de plus de dix pintes! Faible en alcool, la bière était un choix naturel pour nourrir et abreuver des ouvriers travaillant à bout de bras du lever au coucher du soleil; elle est plus nutritive que l’eau, empêche mieux la contamination en raison de l’alcool, et ajoute un léger état d’ivresse sans pour autant entraver le travail. Gagnant-gagnant!

Si l’Égypte est le cadeau du Nil, la bière est le cadeau de l’orge!

Les Égyptiens étaient aussi avides d’orge. Ils fabriquaient des pains de froment et l’utilisait pour une quinzaine de types de bières. La découverte des papyrus d’Ébers a également confirmé une dimension médicale: l’orge était utilisé comme medicament contre les inflammations. On utilisait même l’orge pour connaître le sexe de l’enfant à naître. En effet, les femmes enceintes urinaient sur des grains d’orge; si le grain germait la journée suivante, le sexe de l’enfant serait féminin. (Récemment, un groupe de chercheurs a vérifié cette idée en laboratoire avec 80% de succès.)

Les Égyptiens, comme la majorité des habitants du Proche-Orient durant l’antiquité, buvaient leur bière à travers une paille, souvent en roseau. La bière de l’époque, non-filtrée, avait une texture proche de la soupe.

Chez les Égyptiens, Osiris était associé aux céréales et représenté avec des épis d’orge. Les Égyptiens façonnaient des statuettes contenant des grains d’orge pour les arroser et les faire germer. La naissance de l’orge symbolisait la résurrection d’Osiris, tué par son frère Seth. Les premières sociétés agraires ont presque toujours associé le renouvellement des saisons à une image divine de mort et de retour à la vie. L’un des exemples les plus évidents est le cas de Dionysos, dont la vigne représente aussi le retour aux vivants. Boire une coupe de vin signifie ainsi, métaphysiquement, devenir Dionysos et dépasser la condition humaine. En Égypte, la bière fait partie de plusieurs festivals de l’Égypte ancienne tel que le Festival d’Opet et de la Belle Fête du Wadi. L’intoxication excessive était également courante, souvent liée à la communion avec les dieux, par exemple lors des fêtes de Bastet, Hathor et Sekhmet.

Ainsi, mythologie, agriculture et politique sont intimement liés en Égypte Ancienne. L’histoire ne dit pas si la bière a été nécessaire à l’avènenement de la civilisation, mais elle révèle une influence importante dans des angles parfois surprenants : libation, médecine, monnaie, nutrition, religion et économie sont tous influencés de près ou de loin par la fermentation du malt d’orge…

Pierre-Olivier Bussières

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