La canette de bière coûtera-t-elle plus cher? Qui absorbera le coût réel des tarifs américains sur l’aluminium canadien contenu dans notre chère canette de bière? Avant même que les tarifs ne soient appliqués, l’industrie brassicole québécoise se prépare pour le pire. Le Temps d’une Bière fait le point sur l’impact réel pour les consommateurs.
Impact des tarifs : ce qu’on a dit
Sébastien Paradis, PDG des Brasseurs du Nord, confiait au Journal de Montréal que des tarifs de 25% sur l’aluminium pourraient coûter l’équivalent de 1,56 million de dollars pour les quelques 1,3 million de canettes vendues par année. Quant à elle, la directrice générale de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), Marie-Eve Myrand, estimait que l’augmentation de la canette pourrait aller jusqu’à 0,10 à 0,20 $.
Philippe Roy, Directeur général chez Association des brasseurs du Québec (ABQ), en entrevue avec le Temps d’une Bière, partageait ses inquiétudes pour le prix final de la bière. « Il ne serait pas étonnant de voir une hausse de 30% sur le prix de la vente finale. Après l’annonce des tarifs, les grandes brasseries canadiennes s’attendent déjà à mettre le frein sur certaines dépenses. L’impact final pourrait se chiffrer à des millions de dollars, surtout si le Canada répond avec ses propres tarifs sur l’aluminium américain. »

Pourtant l’aluminium est loin d’être aussi déterminant sur le prix de la canette elle-même. René Huard est propriétaire chez Simple Malt, une brasserie de Saint-Eustache qui distribue à travers le Québec. Selon lui, les tarifs annoncés par le Président Trump n’auront qu’un effet minime en tant que tel.
« D’abord, l’aluminium ne représente que 10% du prix de la canette. Et donc les tarifs n’ont aucun impact sur les facteurs les plus déterminants comme la main-d’œuvre ou le transport. Ensuite, les grandes brasseries ont des contrats d’un à deux ans, et donc ne sont pas directement affectées. Dans le débat sur les tarifs de 25 % sur l’aluminium, on remarque de la confusion et de la désinformation. »
Pour bien comprendre l’impact qu’aurait cette hausse tarifaire sur l’aluminium, revenons à la case départ : combien coûte une canette de bière au Canada?
Quelques faits
Le prix de la canette est différent pour une petite microbrasserie et pour une brasserie d’envergure commerciale. Pour faire court, les microbrasseries qui achètent en petite quantité risquent d’être démesurément affectées.
- Les mégabrasseries achètent des camions entiers de canettes imprimées directement auprès des producteurs. Leur coût d’acquisition est inconnu, mais probablement bien inférieur à celui des microbrasseries.
- Les microbrasseries de taille moyenne (comme la nôtre) achètent 2 à 3 fois par an des camions ou demi-camions de canettes de 473 ml, payant entre 11,9¢ et 12,9¢ par unité selon le volume commandé. Les mégabrasseries, commandant 300 fois plus par site de production, bénéficient de tarifs bien plus avantageux.
- Les petites microbrasseries québécoises s’approvisionnent majoritairement chez Hart Print à Montréal, où elles paient entre 37¢ et 43¢ par canette imprimée.
Impact du tarif de 25 %
Imaginons tout de même que les tarifs soient en vigieur. Pour simplifier, supposons que le coût standard d’une canette pour un brasseur ou un imprimeur est de 12¢. Ce prix inclut non seulement l’aluminium, mais aussi tous les coûts de production.
Si l’on partait de l’hypothèse absurde que 12¢ correspond uniquement au coût de l’aluminium, un tarif de 25 % entraînerait une hausse de 3¢ par canette. Or, en réalité, l’aluminium ne représente qu’environ 10 % du prix de vente d’une canette (estimation), soit une augmentation réelle de 0,3¢ par unité.
Vérification par le prix de l’aluminium
- Prix actuel de l’aluminium : 2 639,10 USD/tonne
- Taux de conversion : 3770,86 CAD/tonne
- Aluminium par canette : 16 g
- 1 tonne = 62 500 canettes
- Coût en aluminium par canette : 6,33¢
- Hausse due au tarif de 25 % : 1,5¢ par canette
Conséquences pour les microbrasseries
Plus de 80% des microbrasseries produisent moins de 2000 hectolitres par année, ce qui fait qu’une petite différence à l’unité fera une grosse différence à la pinte. Plus les microbrasseries sont petites, et plus ces quelques cents de différence auront un impact.
Ce n’est pas une différence énorme en soi, mais cela s’ajoute à une longue suite de hausses de prix auxquelles sont confrontées les microbrasseries depuis la pandémie. Annie Saint-Hilaire, cofondatrice de la Microbrasserie du Lac Saint-Jean, soutient pour sa part qu’un des grands problèmes des microbrasseries, ce sont des prix nivelés par le bas dans un contexte économique où toutes les dépenses de microbrasserie explosent.

« Dans un climat de guerre de prix qui dure depuis plusieurs années, les microbrasseries ne peuvent tout simplement pas refiler les coûts additionnels aux consommateurs. Pas tant qu’elles compétitionnent avec des gros joueurs qui vendent leur bière à 4.99 $. C’était un prix correct pour 2018, mais qui ne reflète pas l’explosion des coûts des matières premières. La réalité, c’est que les microbrasseries vont être obligées d’absorber ces coûts alors que leur marge sur la canette est déjà basse. Dans la plupart des cas, le minimum auquel une microbrasserie peut vendre une bière en épicerie ou chez un détaillant est de 5,50 $. »
Le prix du malt a augmenté de 300 % depuis que les microbrasseries sont devenues tendance, dont une hausse de 25 % au cours des deux dernières années. Cette augmentation a un impact significatif sur la rentabilité des microbrasseries. Le coût du houblon a plus que doublé pour les variétés classiques et a été multiplié par quatre pour les houblons les plus prisés. Le coût du permis industriel a doublé, tandis que celui du carton a presque doublé.
René Huard, propriétaire de la microbrasserie Simple Malt
La réponse est dans le brewpub
Au final, si l’augmentation du prix de la bière paraît inévitable, c’est bien moins à cause des mesures protectionnistes de Trump sur l’aluminium qu’à cause de la hausse constante du prix des ingrédients et des dépenses en microbrasserie québécoise. Tout cela alors que les microbrasseries québécoises continuent d’être soumises à des lois désuètes sans aucun support au niveau gouvernemental.
À l’heure du nationalisme économique, la réponse la plus sobre à cette incertitude est probablement dans votre brewpub local. Protégez les goûts de chez vous avec de la bière d’ici, quitte à payer un dollar de plus pour boire mieux.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


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