Karl Marx était un grand buveur et un grand fumeur. Impulsif, colérique et de santé fragile, il est probable qu’il ait commencé à abuser de la bouteille dans sa jeunesse à Bonn. Dès 1849, Marx souffre de maux chroniques liés au foie et à la vesicule billiaire. Comme bien des gens de son temps, Marx fréquentait les tavernes, les cabarets et les cafés, hauts lieu d’agitation politique. Marx fumait également de copieuses quantités de cigares de mauvaise qualité. Dans ses écrits, il fait même l’éloge de l’ingestion de poison, méthode par laquelle ses deux filles s’ôteront plus tard.

Un étudiant qui boit

Marx acquis très jeune une réputation de buveur tumultueux à Bonn et à Berlin, où il a fait ses études universitaires à l’âge de 17 ans. Certains biographes théorisent qu’il a même été nommé président d’une société de buveurs, ce qui n’est pas tout à fait vrai sans être à côté de la plaque : la plupart des sociétés estudiantines buvaient par définition.

Par contre nous savons que c’est précisément à cause des tournées des bars que le père de Marx, Heinrich, force son fils à quitter la ville de Bonn. Un agent de renseignement prusse dira du jeune Marx : « Il mène l’existence d’un véritable intellectuel de Bohême (…) Laver, faire la toilette et changer son linge sont des choses qu’il fait rarement, et il aime se saouler. »

Quand Heinrich l’envoie à Berlin, Karl Marx continue de demander des sommes considérables à ses parents pour un train de venir hautement alcoolisé. Marx continue de fréquenter les biergartens et les tavernes. Discours politiques et boissons finissent souvent en bataille et Marx est souvent le premier dans la mêlée. En fait, il est souvent celui qui provoque les bagarres.

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Les excès font aussi régulièrement partie du portrait. Ainsi, dans un épisode de beuverie fameuse, Marx se retrouver tout nu à travers la rivière Spree, sauvé de la noyage par d’autres étudiants plus sobres. Durant une soirée bien arrosée à Londres, Marx entre en bagarre avec son ancien ami Edgar Bauer après avoir déclaré haut et fort que tout ce qui se fait en Allemagne est supérieur.

Ses amis socialistes anglais n’aiment pas trop ça et c’est la bagarre générale. Durant une autre soirée où Marx se sentait de bonne humeur, Marx traverse la rue principale d’un petit village à dos d’âne en fracassant des lumières avec un de ses amis avant de prendre les jambes à son coup pour fuir la police.

Que buvait Karl Marx?

Marx est d’abord un amateur de vin. La famille Marx possède un grand vignoble sur les flancs de la Moselle. D’ailleurs ces vignes offriront au jeune Marx sa première éducation sur les excès du capitalisme. L’union douanière avec la Prusse vient d’être imposée, avec des effets dévastateurs pour les viticulteurs comme son père. Marx restera d’ailleurs un grant critiques de vinobles de la famille pendant le reste de sa vie.

En effet, l’introduction sur le marché locaux des vins de Bavière, moins cher, ruine les producteurs locaux. C’est en dénonçant cette invasion du vin du sud que Marx obtient son baptême de feu et s’octroie ainsi les faveurs des marchands de la Rhénanie, souhaitant préserver leur marché et leur autonomie contre la Prusse.

Marx aime tout particulièrement les vins de Bordeau, de même que sa femme Jenny. En fait, son ami Engels lui en envoit parfois par la poste. Ces petits cadeaux sont financés par l’usine à textile qu’Engels déteste, mais qui permet de payer les dépenses de Marx et la famille. Engels, lui, a une prédilection pour le Margaux.

La bière figure aussi en tête du palmarès: elle est abordable et fait figure de repas liquide. Marx, qui passe la moitié de sa vie en réfugié, d’abord à Paris, puis à Londres, peine à se gagner une pittance. La bière, plus calorique qu’aujourd’hui fait office de petit repas bon marché. Il est courant dans certaines industries et certains métiers libéraux de boire « sur la job ».

Paris: capitale des rencontres

Le séjour de Marx à Paris nous donne une vitrine unique sur les goûts et les habitudes de Marx. En 1844, l’icône de la révolution ouvrière est à Paris. Marx a 25 ans. Il est jeune, curieux, inquisiteur, exalté, fébrile. Il est aussi impatient, inquiet, paumé et exilé. Il a quitté la Rhénanie allemande pour fuir la censure. Après les brasseries allemandes ou il a brisé la glace, Marx découvre les cafés parisiens et les cabarets. C’est dans cette ambience surréaliste, survoltée, que se dessine sa pensée politique.

Ironiquement, ça n’est pas pour le café qu’on fréquente le « Café ». À cette époque le chaud breuvage est ridiculement cher et goûte encore un peu le charbon brûlé. On a rien du barista moderne. Le grain est concassé plutôt que moulu. Il est calciné plutôt que torréfié. Comme le café ne ravit pas tout le monde, on offre ainsi bien d’autres agréments liquides. Les Cafés servent donc de la bière, du vin, du grog, du jus d’orange, de la limonade et de l’absinthe, qui est alors une nouveauté.

On ne sait pas si Marx caressait la fée verte, mais on sait que le café était un vrai petit rituel du matin. Comme Marx restait souvent tard le soir à écrire, il y a fort à parier qu’il en ingurgitait des tonnes. Paul Lafargue, le gendre de Marx et lui-même un socialiste engagé, écrit que Marx le prenait immanquablement noir et bien tôt au réveil.

C’est là-bas, durant dix jours d’une rare ébriété qu’il se ligue avec son futur compagnon de route: FriedrichEngels. De cette semaine et demie sortiront deux choses d’une extrême importance pour la légende de Marx : les Manuscrits de Paris, où s’articulent les bases de sa pensée économique et politique, et le support inconditionnel de Engels. Si Marx a les moyens de sédition, c’est Engels qui lui fournit les moyens de publication.

Il est impossible de décrire avec justesse ce que veut dire la ville-lumière pour un intellectuel de l’époque. Paris est la capitale culturelle de l’Europe, le phare savant de la littérature et le poumon politique du continent. Être à Paris, c’est trôner sur l’histoire. Paris est la Mecque des socialistes, anarchistes et réformistes libéraux. Ses rues regorgent de sociétés secrètes vouées au renversement de l’Ordre, du « système ». À Paris, Marx trouve un visage à son ennemi et une formule à sa cause.

À Paris, Marx se retrouve aussi entouré d’une légion d’Allemands qui ont eux aussi quitté leur terre natale. Ils constituent la plus grande minorité étrangère de Paris. Beaucoup sont des réfugiés politiques, d’autres des réfugiés économiques. L’industrialisation croissante de la Rhénanie comme à Paris crée la misère des artisans. On s’organise comme on le peut pour capturer des restants d’emplois. En même temps, on planifie la nouvelle république, on s’exalte des valeurs du libéralisme, et on décrit les excès du régime en cours.

Marx se jette corps et âme sur tout ce que la France écrit et pense. Il lit tout comme un démon. Il Passe des nuits entières à recopier des textes, fait les cent pas en répétant des citations capitales, réécrit la même phrase quarante huit fois pour aiguiser sa justesse, défigure volume sur volume à force de les tâtonner dans le noir et empile des montagnes d’allumettes pour raviver un cigare oublié.

Sa curiosité est frénétique, sans appel, terrible. Aussitôt qu’il commence un chapitre, il doit se trouver trois nouveaux livres et les commenter tous. Ses éditeurs lui reprocheront toute sa vie de ne jamais rien finir à temps et de s’éparpiller dans des questions insolubles. Il est éparpillé dans milles projets qui n’aboutissent pas.

Dix jours bien arrosés avec Engels

C’est ici que Friedrich Engels entre en scène. L’homme qui deviendra plus tard son ami le plus proche arrive à Paris au retour d’un séjour à Manchester, où sa famille possède une usine prospère dans le textile. Engels est le bourgeois par excellence de son époque: choyé, suréduqué et bon vivant. Mais il est aussi assommé par la culpabilité de sa classe. Il est méthodique, précis, calculé. Tout le contraire de Marx, décousu, candide et satyrique.

Puisque les deux hommes se sont lus et se sont mutuellement approuvés par correspondance, la rencontre était inévitable. En ce début d’automne parisien de 1844, à travers bien des pintes, c’est le coup de foudre philosophique. Marx et Engels passent dix jours ensemble à Paris à se pinter copieusement la face. Tristram Hunt, qui a écrit une nouvelle biographie sur Engels, a qualifié leur rencontre de « dix journées imbibées de bière ».

Les cafés de Paris sont une bête particulière parmi les différents débits de boisson où fermentent l’idée révolutionnaire. Au contraire des cabarets, ils ne sont pas le monopole de l’élite. Comme dans les tavernes, il existe un café pour chaque classe, et une classe pour chaque café. Ainsi bien nombreux sont ceux qui y vont brasser des idées, de l’alcool, du trouble et des complots.

Karl Marx : défenseur de la bière du peuple

Une chose est sûre, Marx se range politiquement du côté de la bière. En 1855, il écrit en faveur d’une manifestation populaire contre le Beer Bill, une loi anglaise qui fermait tous les lieux de divertissement public le dimanche, sauf entre 18 h et 22 h. Voici ce qu’il en a dit:

Ce projet de loi a été introduit en douce à la fin d’une séance peu fréquentée, après que les pietistes eurent obtenu le soutien des grands propriétaires de pubs de Londres en leur garantissant que le système de licence se poursuivrait, c’est-à-dire que le grand capital conserverait son monopole.

Marx défendait aussi le droit du peuple à sa bière à travers la théorie. Dans le Volume 1 du Capital, chapitre 24, le petit père du communisme note la tendance des capitalistes à faire baisser les salaires des travailleurs. Il cite entre autres un auteur du 18e siècle qui critiquait injustement les basses classes abusant de la bouteille :

« Mais si nos pauvres » (terme technique pour les travailleurs) « veulent vivre luxueusement… alors le travail doit bien sûr être cher… Quand on considère les luxes que la population ouvrière manufacturière consomme, tels que le brandy, le gin, le thé, le sucre, les fruits étrangers, la bière forte, les toiles imprimées, le tabac à priser, le tabac, etc. »

Malgré la légende de Marx, son activité politique est mille fois entrée en collision avec d’autres projets socialistes. Alors même qu’il écrit le manifeste du parti communiste, de fossés profonds existaient entre les différents groupes socialistes qui se disputaient l’avant-garde de la cause ouvrière. Bien au-delà de l’alcool de ces jours, La passion révolutionnaire était peut-être bien le plus fort des intoxicants de ces temps.

Sources

  • “Karl Marx.” Encyclopædia Britannica. Encyclopædia Britannica, inc. Accessed October 27, 2022. https://www.britannica.com/biography/Karl-Marx.
  • “Work Is the Curse of the Drinking Classes” Lapham’s Quarterly
  • “Karl Marx’s views on wine” This day in wine History
  • “A Prole’s Guide to Drinking” Troy Patterson, Slate
  • “Karl Marx : A nineteeth century life” Jonathan Sperber
  • « Karl Marx: A Life » Francis Wheen
  • « Karl Marx: A Biography » David McLellan
  • « Marx: A Very Short Introduction » Peter Singer
  • « Karl Marx: His Life and Environment » Isaiah Berlin

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Le Temps d'une Bière Pierre-Olivier Bussières

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.

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