C’était censé être un petit voyage de randonnée en montagne et de visites de microbrasseries. Comme d’habitude, le plan a pris le bord dès que je suis arrivé en Géorgie. Dès l’atterrissage, il y avait quelque chose qui clochait : pas foutu de me réserver un taxi à 4h00 du matin. J’ai la tête en miettes et l’estomac vide.
Arriver au pays en plein deuil national
Une dame du kiosque louche de navette me résume la situation : le patriarche Ilia II vient de mourir. L’État a décrété des funérailles nationales de plusieurs jours. Les artères principales sont donc bloquées. Sous les premiers rayons du soleil, tandis que mon chauffeur fait des détours sans maudit bon sens pour m’amener à l’hôtel, je découvre une ville tiraillée entre un passé soviétique brutal, une modernité chaotique et des siècles d’occupations étrangères.
Depuis une colline, je vois la coupole dorée de la Sainte-Trinité, une des plus grandes églises orthodoxes du monde. Sur la ligne orange de l’aube, sa grande tour brille comme un phare.

C’est un peu comme ça que les Géorgiens voient le patriarche Ilia II, la figure publique la plus respectée du pays. Mort à un âge très avancé, il a guidé l’Église à travers la fin de l’Union soviétique et les années de chaos qui ont suivi. Figure immensément populaire mais aussi controversée, il représente pour beaucoup un retour à des valeurs traditionnelles rassurantes. « Il nous a inspirés », dit mon chauffeur. Près de 85 % des Géorgiens s’identifient comme orthodoxes.
Après une première randonnée en forêt désastreuse (une rivière m’a coupé le chemin en deux), je décide d’engager un tour guidé vers les montagnes du Caucase. Sur la route vers Kazbegi — dont les sommets dépassent les 5 000 mètres — on s’arrête dans un petit restaurant familial désert le long de la route militaire. La table déborde de plats géorgiens : l’odjakhuri au porc et pommes de terre, les khinkali — d’énormes raviolis remplis d’un bouillon brûlant — et, bien sûr, le khachapuri, ce pain au fromage décadent. Le tout accompagné d’un excellent vin géorgien.

Je demande à mon guide, Shioti, ce qu’il pense d’Ilia II. Le champion d’échecs, ancien lutteur et personnage aux origines nébuleuses — j’y reviens — me répond laconiquement : « Il était louche. »
Le patriarche s’est souvent opposé aux réformes libérales et aux droits des minorités, et on le disait proche de la Russie — une corde sensible dans un pays qui a perdu environ 20 % de son territoire après la guerre de 2008. Beaucoup pensent encore que Moscou exerce une influence informelle sur le pays. Un chauffeur de taxi est même convaincu que le premier ministre détient des parts de Gazprom, le géant énergétique russe. C’est complètement faux, mais ça donne le ton. On flaire systématiquement la manigance russe, sans doute avec l’aide de la corruption endémique du pays.

Histoire d’un melting pot caucasien
Shioti décide alors qu’il est temps pour une leçon d’histoire. À côté de nous, un Chinois de Malte et un Grec de Turquie comparent la corruption de leurs pays respectifs, animés par un généreux verre de vin.
L’Église, explique Shioti, a joué un rôle central dans l’identité nationale. La Géorgie est l’un des premiers pays au monde à adopter le christianisme, au IVe siècle, sous l’influence de sainte Nino. Aujourd’hui, le pays compte plus d’églises par tête de pipe que tous les pays d’Europe.
À mon avis, l’attachement à l’orthodoxie chrétienne tient moins de la ferveur religieuse que du sens de la survie. À travers les siècles, la Géorgie se fait constamment défoncer par les empires voisins. Que ce soit les Assyriens, les Romains, les Ottomans ou les Russes, la Géorgie est souvent le carrefour des invasions des rivaux régionaux.
C’est que, dans le passé comme dans le présent, la Géorgie est un passage clé entre l’Europe et l’Asie centrale. Au 6e siècle avant notre ère, les Grecs fondent Dioscurias sur le côte de la Mer Noire dans une vague d’expansion vers l’Asie afin de profiter du lucratif commerce le long de la Route de la Soie, dont la Géorgie est un segment important. Ce sont d’ailleurs les Grecs qui donnent vraisemblablement son nom moderne à la Géorgie. En grec, le mot geōrgos (γεωργός) veut dire travailleur de la terre. C’est une référence à la qualité exceptionnelle des sols du pays, dont les 37 microclimats assurent une production annuelle florissante, encore plus dans la plaine côtière centrale.
Après s’être fait charcuter par une succession d’empires, le territoire qui correspond à l’actuelle Géorgie finit par se diviser en quatre royaumes luttant jalousement pour leur lopin de terre. Les rapports de force changent d’un souverain à l’autre. Pendant le XIIe siècle, la Géorgie occupe la majeure partie de l’Arménie, une polémique qui dure jusqu’à aujourd’hui. Certains Géorgiens pensent d’ailleurs que l’Arménie leur appartient. Les Azerbaïdjanis, de l’autre côté du Caucase, pensent parfois la même chose de l’Arménie. Tout ce que je sais, c’est que la cuisine est effectivement très similaire entre l’Arménie à la Géorgie, mais les deux langues appartiennent clairement à deux familles séparées.
Puis, contre toute attente, la Géorgie connaît un âge d’or. Du XIe au début du XIIIe siècle, sous des souverains comme David IV de Géorgie et Tamar, le royaume s’unifie, repousse les envahisseurs et rayonne dans tout le Caucase. C’est une rare parenthèse où le pays ne subit pas l’histoire, il la dicte. Mais elle ne dure pas. À partir du XIIIe siècle, les invasions mongoles, puis les assauts répétés de Timur, fragmentent à nouveau le territoire. Au XVIe siècle, la Géorgie n’est plus qu’un puzzle de royaumes affaiblis, coincé entre deux géants : l’Empire ottoman à l’ouest et la Perse safavide à l’est. Autrement dit, exactement là où elle a toujours été — au mauvais endroit, au mauvais moment.
Détour à Gori et malaise stalinien
Troisième journée en Géorgie. Je suis à Gori, ville natale de Staline, dans un hôtel saturé de jeunes lutteurs. Inexplicablement, il y a un régiment de Polonais en tracksuit partout où je vais. J’apprends que Gori est un haut lieu d’entraînement pour la lutte.
Assis au bar, je sirote un verre de vin amer en pensant à une jolie Torontoise tout sauf amère. J’ai hâte de lui raconter comment ma randonnée de 13 kilomètres a tourné au vinaigre quand une rivière m’a forcé à faire un détour de 10 kilomètres.
La ville offre un autre récit de survie post-apocalyptique. En 1920, Gori est détruite par un tremblement de terre. Staline ordonne sa reconstruction dans la pure tradition soviétique. Aujourd’hui, un musée non officiel est dédié au dictateur moustachu. C’est malheureusement la principale activité touristique de la ville, et à mon humble avis, ça n’en vaut pas du tout la peine. Plutôt mausolée que musée, l’édifice est rempli de cadeaux dédiés à Staline, sans aucun mot sur les millions de morts causés par la paranoïa génocidaire du petit père des peuples. Le fait qu’une énorme affiche de Staline tout sourire trône au milieu d’une salle remplie d’objets d’époque a quelque chose de profondément sinistre.


À côté de Gori, heureusement, se trouve un excellent site archéologique pour abreuver les amateurs d’histoire. À 10 kilomètres à l’est de Gori se trouve le site troglodytique d’Ouplistsikhé, l’un des plus anciens du pays, vieux de près de 4 000 ans. Ce village taillé dans la pierre dispose notamment de cavités creusées à même le roc où les habitants faisaient macérer le vin.
C’est important parce que la Géorgie serait vraisemblablement l’un des premiers pays où la viticulture serait apparu, il y a quelque 8 000 ans. À l’époque, on faisait vieillir le vin dans des amphores d’argile enterrées dans la terre. Ces amphores, appelées kvevri, sont encore utilisées aujourd’hui par certains vignobles qui préservent fièrement la tradition.
Les vins géorgiens les plus réputés proviennent souvent de cépages autochtones comme le Saperavi, un rouge profond, structuré et très coloré, ou le Rkatsiteli, un blanc sec parfois vinifié en contact avec les peaux pour donner des vins ambrés, plus tanniques et complexes. Les méthodes traditionnelles en kvevri donnent des vins au profil unique, souvent légèrement oxydatifs, avec des notes terreuses, de fruits secs et d’épices.
Les principales régions viticoles du pays se concentrent en Kakhétie, à l’est, qui est le cœur historique et productif du vin géorgien, notamment autour de la vallée de l’Alazani. On trouve aussi des régions importantes comme Kartli, plus centrale (où se situe Gori), ainsi qu’Imereti, à l’ouest, connue pour des styles plus légers et une autre approche des vinifications en amphore. Ensemble, ces régions illustrent une diversité rare, portée par une tradition viticole parmi les plus anciennes au monde.

Du Chacha avec le petit-fils d’un chef de la mafia russe
J’ai assez bu de vodka dans ma vie pour me sentir nauséeux à la seule vue d’une bouteille d’un demi-litre déposée sur la table. Aussi, quand Shioti commence à distribuer un liquide sans nom dans des verres, j’entends une sonnette d’alarme intérieure. Mais il est trop tard pour ne rien faire. Poussé par les sourires enchantés des autres convives, c’est l’heure du toast. Et pour les Géorgiens, le toast, c’est sérieux. Que ce soit du vin ou la liqueur nationale appelée chacha, le toast est obligatoirement précédé d’un petit discours judicieux, touchant et inspirant. On niaise pas avec le toast.
Mais le toast n’est que la pointe de l’iceberg qui constitue la légendaire hospitalité géorgienne. Le pays est fameusement réputé pour sa culture du supra, ces soupers-banquets où la table abonde. Ces repas d’occasion sont fréquemment jalonnés de nombreux discours, d’une rivière d’alcool, et même de danses et de chants.
Dans le petit restaurant familial où commence et finit mon récit, notre petit groupe de Libanais, Grecs et Chinois prend justement l’allure de ce supra sous le commandement éclairé de notre guide. Shioti tapote une corne à la main en disant que, dans les grandes occasions, on trinque le vin à même la corne et on crie gaumarjos (« soyez victorieux ») en renversant la corne pour montrer qu’on a tout calé.
Et c’est là, dans ce petit geste innocent, que je remarque le tatouage sur la main de notre jeune guide : un œil nimbé de rayons de soleil. Dans le monde souterrain de la mafia russe, ce tatouage signifie homme de main local. Mais qu’est-ce que Shioti fait avec ce tatouage ? Lentement, je commence à remettre des bouts de conversation ensemble, après le brouillard de mes nombreuses consommations.
La Géorgie est un pays de montagnes, mais l’État central est peu ou pas présent dans les régions les plus montagneuses. De fait, Shioti est un montagnard, et sa communauté vit encore selon ses propres règles, là où la taxation n’a pas encore d’emprise. Là-bas, réputation et honneur remplacent les institutions modernes. Aussi, ce tatouage ouvre bien des portes et prévient bien des conflits. Même à Tbilissi, la capitale, c’est une carte de visite qui veut dire « pas touche ».
Et c’est là que l’histoire s’assombrit de plusieurs couches. En Russie, il existe un monde criminel souterrain, forgé dans les prisons soviétiques, dont les rituels et les codes sociaux sont l’objet de légendes : les vor v zakone (« voleurs dans le code »). Ce sont essentiellement des icônes du monde criminel. Pensez à John Wick, mais avec davantage de survêtements. Les vor v zakone sont comme des moines, avec une éthique et un code à respecter. Par exemple, il est interdit de collaborer avec la police. Et il est interdit de mentir si l’on vous demande à propos des vor v zakone. Quant à ceux qui font semblant, c’est la peine de mort. Les tatouages sont l’équivalent d’un CV artistique. Des étoiles sur les épaules, ça veut dire qu’on est un vor v zakone. Sur les genoux, ça veut dire qu’on ne plie pas le genou, et donc qu’on ne se soumet pas à personne. Mais porter un tatou qu’on ne mérite pas, par contre, ça c’est une grave offense. Devant un autre initié, ça peut vouloir dire la mort.
Visiblement, Shioti ne fait pas partie de cette bande d’illustres mais mystérieux criminels. Par contre, par quelques bribes de conversation, je comprends que son grand-père en menait assez large pour conférer à toute la famille une certain aura de respect (et par là je veux dire terreur).
Un jour, Shioti sort dans un bar et reçoit un sucker punch en plein dans la figure. Sa mère, elle-même très connectée, comprend tout de suite que quelqu’un l’a frappé. Elle passe un coup de fil. En moins d’une heure, des « amis » dans la ville proposent de kidnapper l’offenseur et de lui couper la tête (enfin c’est ce que Shioti me dit mais faut prendre ça avec un grain de sel). Dieu merci, quelqu’un intervient et on organise un gros party, puis les deux deviennent amis avec d’amples excuses. J’en frissonne encore.
Le grand-père de Shioti était justement de ceux-là. Lui, c’était un avtoritet, c’est-à-dire un vor v zakone tellement réputé qu’il faisait office d’arbitre dans les disputes entre d’autres criminels. Souvent, mon grand-père était appelé à Moscou pour régler des différends. Mais il ne voulait pas que je sois impliqué directement. Alors pourquoi le tatouage ? Parce que c’est mon rôle dans la famille, dit-il. C’est à mon tour de défendre la famille.
La Géorgie est encore un pays pauvre. Malgré l’explosion du tourisme ces dernières années, l’économie reste fragile, avec un salaire moyen d’environ 600 dollars US. Les routes sont jalonnées d’édifices inachevés tombés en décrépitude. Partout, des ruines en béton socialiste côtoient des jardins florissants datant de Mathusalem. Et au milieu de cette mosaïque de civilisations pleine de contrastes, il y a des gens comme Shioti qui portent leur dignité comme un grand drapeau, toujours aux aguets pour le prochain conflit, mais toujours prêts à offrir une hospitalité sans réserve.
Bien sûr, tout va mal, me dit Shioti après m’avoir convaincu de prendre un second verre de chacha en guise d’adieu. Puis il ajoute, pensif : Mais je viens de rencontrer une femme. Il a l’air vulnérable tout à coup, lui, un grand gaillard de six pieds quatre. Elle a gagné des compétitions, me dit-il, comme si c’était particulièrement important. Je lui dis la femme que je courtise aussi. Nous échangeons des sourires entendus. Arrivés là, nous n’avons plus besoin de parler. Tout à coup, je me retrouve sur la même longueur qu’un géant du Caucase, malgré les kilomètres et les millénaires de décalage horaire.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, The Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


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