En février 2025, le Président Trump choquait la communauté internationale en annonçant des tarifs de 25% à un de ses alliés les plus proches : le Canada. Mais si vous pensez que le Président Trump est le premier à menacer ces alliés de guerre économique, détrompez-vous : les États-Unis ont aussi une longue histoire de tarifs protectionnistes. Un épisode de la guerre froide portera d’ailleur cette logique jusqu’à l’absurde : la guerre des poulets.

Tout commence vers 1962 à une époque où le poulet américain est élevé à la chaîne et vendu à prix cassé. Suite à la seconde guerre mondiale, l’agriculture et l’élevage est alors en plein essor, et le pays dégage un large surplus de produits de volaille pour l’exportation.

Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique, l’agriculture européenne bat de l’aile, et certains pays comme l’Allemagne peine à répondre à la demande. Alors qu’aux États-Unis, cette volaille autrefois luxueuse devient le plat du quotidien grâce à l’élevage intensif, le poulet reste un mets raffiné, mais plutôt rare.

Mais voilà que les Américains inondent le marché européen de leur volaille congelée, provoquant une hausse spectaculaire de la consommation. En 1961, l’Allemagne voit sa consommation de poulet bondir de 23 %, un boom essentiellement dû aux importations américaines.

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Les aviculteurs allemands, voyant leurs affaires fondre plus vite qu’un poulet rôti sur un grill, sonnent l’alarme. Leur gouvernement leur prête une oreille compatissante et impose une taxe sur la volaille américaine, parfois jusqu’à 40 %. La France, jamais en reste pour une bonne réglementation protectionniste, suit immédiatement l’exemple. Quatre autres nations européennes, toutes membres du Marché Commun Européen, imposent à leurs propres tarifs. C’est ainsi que démarre la guerre commerciale du siècle… sur du poulet.

La riposte américaine : une volaille pour un pickup

Face à cette attaque perfide contre leur industrie avicole, les États-Unis ne comptent pas se laisser plumer. En représailles, Washington frappe où ça fait mal : l’automobile européenne. En décembre 1964, le président Lyndon B. Johnson signe une loi instaurant une taxe de 25 % sur plusieurs produits européens, dont… les véhicules utilitaires légers. Ainsi naît la légendaire Chicken Tax.

Autrement dit, pour venger ses cuisses de poulet, l’Amérique décide de taxer à tour de bras les camionnettes étrangères. Cette décision bouleverse l’industrie automobile : les constructeurs européens, habitués à inonder le marché américain avec leurs utilitaires légers, se retrouvent face à un mur tarifaire infranchissable.

Les Allemands encaissent le coup, tandis que Volkswagen, Renault et autres se creusent la tête pour contourner la taxe. Des stratégies rocambolesques voient le jour : certains constructeurs envoient leurs camionnettes en pièces détachées aux États-Unis pour les assembler sur place, espérant ainsi esquiver la taxe. Ford, de son côté, pousse l’absurde à son paroxysme : l’entreprise installe temporairement des sièges arrière dans ses camionnettes à l’export pour les faire passer pour des véhicules de tourisme, avant de les retirer une fois le véhicule livré. Du génie bureaucratique.

Une taxe plus tenace qu’un poulet rôti

Ce qui aurait pu être une querelle passagère devient une législation durable. Alors que la guerre commerciale autour du poulet se dissipe, la Chicken Tax sur les véhicules utilitaires, elle, refuse de disparaître. Toujours en vigueur aujourd’hui, elle continue de façonner l’industrie automobile américaine, forçant les constructeurs étrangers à ruser pour éviter les coûts prohibitifs.

Résultat : les mastodontes américains, General Motors, Ford et Chrysler, dominent le marché des pickups aux États-Unis. Pendant ce temps, les camionnettes européennes restent des curiosités exotiques et rares sur le sol américain. Pour Volkswagen, Renault et Fiat, pas de happy end sur l’autoroute américaine.

Et l’ironie du sort ? La Chicken Tax, censée protéger l’industrie automobile américaine, finit par se retourner contre elle. À partir des années 1980, les fabricants américains délocalisent leurs usines à l’étranger. Résultat : certaines de leurs propres camionnettes deviennent elles aussi soumises à cette taxe qu’ils avaient initialement réclamée. Un karma économique digne d’un grand plat froid (ou d’un poulet congelé).

Plus de cinquante ans après cette guerre absurde, les vestiges de la Chicken Tax continuent de peser sur l’industrie. Les tentatives d’abolition se heurtent à la résistance des constructeurs américains, peu enclins à voir arriver une armada de camionnettes étrangères prêtes à ravager leur monopole.

Pendant ce temps, en Europe, les restrictions sur les poulets américains sont toujours d’actualité, principalement pour des raisons sanitaires (les bons vieux débats sur le chlore et les hormones). Les consommateurs européens n’ont donc pas vu de raz-de-marée de volaille yankee, mais ils ont hérité d’une réglementation agricole ultra-protectrice.

Les absurdités modernes de la Chicken Tax

Aujourd’hui encore, la Chicken Tax entraîne des pratiques dignes d’un scénario de comédie. Pour éviter la surtaxe, certaines entreprises japonaises et européennes assemblent leurs véhicules utilitaires dans des pays comme le Canada et le Mexique, qui ne sont pas soumis à la taxe en vertu de l’ALENA. D’autres utilisent des stratégies encore plus absurdes, comme envoyer des véhicules en Europe pour y installer des sièges arrières, avant de les réexpédier aux États-Unis, où ces sièges sont ensuite retirés. Oui, vous avez bien lu : certains véhicules font un tour du monde inutilement juste pour contourner une taxe héritée d’un conflit de poulets des années 60.

Le Washington Post s’est même demandé si cette taxe a réellement protégé l’industrie américaine ou si, au contraire, elle l’a empêchée d’évoluer en la rendant complaisante et peu innovante. En d’autres termes, la Chicken Tax est peut-être devenue un fardeau plus qu’un bouclier.

De temps en temps, des voix s’élèvent pour abolir cette aberration économique, notamment dans le cadre d’accords commerciaux internationaux comme le partenariat transpacifique. Mais jusqu’à présent, aucun gouvernement américain n’a osé s’y attaquer frontalement. Les constructeurs locaux, bien installés derrière leur mur tarifaire, n’ont aucune envie de voir débarquer une armada de camionnettes asiatiques et européennes prêtes à rivaliser sur leur terrain.

Ainsi, la guerre du poulet des années 60 continue de dicter les règles du marché automobile américain plus d’un demi-siècle plus tard. Et pendant ce temps, les amateurs de pickups importés doivent toujours payer le prix fort pour avoir le droit de rouler dans autre chose qu’un bon vieux Ford F-150.

Au final, cette guerre commerciale restera comme un monument de l’absurde. Elle nous rappelle que la géopolitique ne se joue pas toujours avec des missiles, mais parfois avec des nuggets. Et qu’au final, dans cette histoire, ce sont peut-être les consommateurs qui ont été les véritables dindons de la farce.


Hervé Mina: Hervé est chef pour la compagnie de traiteur Eldora, en Suisse. Avec plus de 15 ans d’expérience comme chef, il a dirigé plusieurs établissements culinaires en Angleterre et en Suisse. Hervé est aussi passionné par les origines des grandes recettes du monde.

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