C’était en 2011, juste avant la troisième élection de Poutine, que le gouvernement russe a reconnu légalement la bière comme alcool. Jusque-là, toute boisson contenant moins de 10 % d’alcool par volume était légalement considérée comme « nourriture ». Oui oui. Vous avez bien lu. Votre tripel à 9 % était légalement indissociable d’un bon jarret de porc.
Bien sûr, je me suis tout de suite posé plusieurs questions : pourquoi avoir attendu si longtemps? Qu’est-ce qui a occasionné le changement?
La petite histoire de la petite bière russe
Il faut dire que ça faisait bien longtemps que la bière n’était pas la boisson dominante en Russie. EN 2016, on estimait que la vodka prenait encore un bon 50 % du marché, contre 38 % pour la bière.
Pendant les 75 ans de l’Union soviétique, la vodka trônait dans les ventes et générait un bon tiers du budget de l’Union soviétique d’année en année. La vodka – pas la bière – était la boisson de monsieur, madame, tout le monde. Même si la vodka était un rituel obligatoire dans chaque strate de la société, la bureaucratie rouge (c’est-à-dire la moyenne et la haute bourgeoisie soviétique) s’abreuvait directement des cognacs arméniens et des vins géorgiens. Les deux industries avaient été reconfigurées précisément pour satisfaire aux besoins de la petite élite centralisante.

Mais la bière : presque inexistante. Si on compare à l’explosion de la lager commerciale aux États-Unis et au Canada grâce aux années 1950 à 1970, le marché soviétique était pratiquement inexistant, faute de demande.
Zhigulevskoye : la bière du peuple…des fois
On connaissait la bière commerciale moderne en Russie depuis 1881 quand un Autrichien fonda une première brasserie équipée pour faire de la lager à Samara. La bière connaît alors un succès limité, incapable de rivaliser contre la vodka autrement très abordable. L’industrie est rapidement nationalisée sous le nom de Zhigulevskoye mais connaît des défis de croissance importants.
En particulier, il manque d’équipements d’encannage et de bouteille, donc la bière en canette n’existait simplement pas. Aussi, la bière tourne rapidement et se conserve donc très mal, ce qui nuit au commerce à grande échelle, puisqu’il devient pratiquement impossible d’exporter. Le défi est d’autant plus grand que l’URSS est un territoire absolument énorme.
Un empire. Qui ne peut pas produire de la bière à grande échelle.
Mais pourtant la vodka produit abondamment pendant ce temps-là? Alors pourquoi l’URSS n’a pas simplement copié la formule? C’est que les coûts de production pour la vodka sont bien plus bas. La vodka est le spiritueux le moins cher du monde à fabriquer.

Alors que le taux d’alcool suffit à protéger la liqueur, la bière a besoin de pas mal plus d’amour pour survivre au temps, défi autrement plus grave que pendant longtemps en URSS la bière ne pouvait pas dépasser les 2,8 % d’alcool. À titre de comparaison, 3% d’alcool était pas mal le maximum que pouvaient atteindre les techniques de brassage maison de la Mésopotamie jusqu’en Angleterre sans l’intervention du houblon ou de massives doses de céréale (plus il y a de grain, plus il y a de l’alcool).
J’ai bien voulu comprendre à quoi ressemblait le temps d’une bière en Union soviétique, mais j’ai rapidement réalisé qu’il y avait peu d’information fiables sur la Zhigulevskoye. Mais ce que les quelques sources indiquent clairement, c’est qu’elle n’a jamais été en grande circulation : elle n’était disponible que dans les grands restaurants.
La bière était généralement disponible, oui, mais dans des conditions très spécifiques et très variables, un phénomène qui arrive sur le tard dans l’histoire de l’Union soviétique avec l’assouplissement des doctrines, l’ouverture à l’Ouest (pardonnez-moi l’expression), la soif de nouvelles choses. Notamment, les années 1970 voient apparaître les premiers « bars » en Russie.
Durant cette période, on peut acheter la bière en kiosque, mais il faut y aller le matin car il n’en reste plus le soir. Dans certains cas, la bière est même vendue en keg, destinée à la consommation immédiate. On sert la bière dans les contenants apportés par le client en kiosque, ou alors dans des verres.

Pourquoi légaliser en 2011?
Dans le très détaillé Vodka Politics, l’auteur Mark Lawrence Schrad explique que la reconnaissance de la bière comme breuvage alcoolisé est en fait une réaction protectionniste du secteur de la vodka mal en point.
À partir des années 1990, l’effondrement de l’Union soviétique bouleverse toutefois cet équilibre historique. La libéralisation sauvage de l’économie russe ouvre la porte à une explosion de la production de vodka privée, souvent de mauvaise qualité, parfois frelatée, échappant largement au contrôle de l’État. Résultat : une crise sanitaire majeure, marquée par une hausse dramatique de l’alcoolisme, des intoxications et de la mortalité masculine.
Paradoxalement, cette dérégulation affaiblit aussi les grands producteurs traditionnels de vodka, qui voient leurs parts de marché grugées par des acteurs informels. Dans ce contexte, la bière commence à apparaître, au tournant des années 2000, comme une alternative plus « douce », notamment auprès des jeunes urbains, encouragée par l’arrivée de brasseurs étrangers et par des campagnes marketing massives — Heineken, Carlsberg et AB InBev investissent alors lourdement en Russie.
La reconnaissance légale de la bière comme alcool en 2011 s’inscrit donc dans un compromis politique et économique. D’un côté, les producteurs de vodka — historiquement proches du pouvoir et essentiels aux revenus fiscaux — cherchent à maintenir leur position dominante et à éviter une concurrence qu’ils jugent artificiellement favorisée par un statut juridique aberrant.
De l’autre, l’État russe, sous Poutine, veut reprendre le contrôle du marché de l’alcool, réduire les coûts sociaux de l’ivresse forte et réaffirmer son autorité réglementaire. En classant enfin la bière comme alcool, le Kremlin peut simultanément taxer, encadrer et normaliser sa consommation, tout en l’intégrant à une stratégie plus large de lutte contre l’alcoolisme. La légalisation de 2011 n’est donc pas un geste en faveur de la bière, mais bien l’aboutissement d’un rapport de force où la vodka demeure centrale, mais n’est plus seule à dicter les règles.
Références sur la bière en Russie

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


Laisser un commentaire