Elles ont souvent un caractère bien trempé, ces bières de garde. Méfiez-vous, car leur générosité (à l’image des gens du Nord Pas-de-Calais) pourrait vous jouer des tours ! A la fois bien maltées et fortes en alcool, elles sont issues d’une région brassicole fière de ses racines. Alors faisons le point sur le seul style de bière à la française.
L’histoire des bières de garde
Ses origines remonteraient au XIXème siècle, à l’époque où il fallait suivre le rythme des saisons pour brasser. En effet, comme dit le proverbe : « En hiver, brasse qui veut. En été, brasse qui peut ». L’hiver était donc une période favorable au brassage, grâce aux températures basses. On en profitait alors pour préparer le stock de printemps qu’on conservait en cuves ou en tonneaux avant l’embouteillage. De fait, le lancement de la bière de garde de Noël demeure une tradition bien vivante aujourd’hui.
L’appellation « Bière de garde » apparaît en 1922 dans le petit village de Jenlain. Le brasseur du village, Félix Duyck, décide de se différencier de la concurrence en « gardant » sa bière (la Jenlain Ambrée) au frais durant une longue période. Il en résulte une bière de fermentation haute relativement forte et pleine de caractère. La bière de garde était née !

Un style à part entière
On a beau relire le lexique de la bière, c’est le seul style français qui existe, et il est un peu particulier. Alors comment le définir ?
Principalement par le processus utilisé après la fermentation primaire. La bière entre alors en maturation durant 21 jours minimum, à une température basse, souvent proche de 0°C. Cette période d’au moins 3 semaines est appelée la « garde » et permet d’affiner les flaveurs de la bière. La dénomination Bière de Garde sur les étiquettes est réglementée en France par la DGCCRF, qui veille à ce que cette garde à froid de 21 jours soit respectée.
Ce style figure dans le BJCP, il est comparé au style belge Saison, mais au final, ils n’ont en commun que la période de garde longue. Gustativement, les deux styles sont assez différents. Ces bières étaient à l’origine brassées durant l’hiver, puis gardées pour être servies aux ouvriers agricoles durant le printemps ou l’été et la moisson.
Les caractéristiques d’une bière de garde
- Sa couleur : Elle varie généralement de blonde à ambrée, mais elle peut aussi être brune.
- Son caractère : Résolument malté, de doux à grillé. Les houblons des Flandres et les levures utilisées participent aussi souvent à en définir l’aromatique parfois rustique.
- Son degré d’alcool : Relativement élevé car ces bières titrent généralement entre 6% et 8.5%.
- Son conditionnement : Historiquement, elle était vendue en bouteilles champenoises de 75cl pour des raisons économiques à l’époque. Elle est toujours majoritairement vendue au format 75cl, car c’est une bière qui se partage ! La verrerie adaptée : On la sert dans un verre à pied, généralement de forme tulipe.
Les bières de garde de nos jours
Rares sont les bières qui arborent encore la mention « Bière de Garde » en France… Peut-être que ça sonne moins craft qu’une dénomination comme « Pale Ale », ou moins clair pour les consommateurs néophytes que de simplement afficher « Blonde » ou « Ambrée » sur l’étiquette.
Une autre explication serait que les brasseries se réservent le droit de raccourcir la garde de quelques jours en cas de besoin, et n’indiquent plus l’appellation « bière de garde » sur l’étiquette pour éviter tout problème avec la loi française.
C’est la région Hauts-de-France (notamment le Nord et le Pas-de-Calais, proches de la Belgique) qui compte le plus de références de bières de garde. Elle est appréciée par les bons vivants, fiers de leur terroir, qui ne s’aventurent pas forcément vers d’autres styles. Pour la plupart, elle constitue une bonne bière régionale plutôt que d’acheter de la bière industrielle distribuée mondialement.
Quelques brasseries françaises en dehors du Nord s’essayent à ce style peu commun dans leur production. On peut citer la « Moisson dorée » de La Malpolon (Hérault), la « Garde à Vous » de chez Fauve (Hérault), ou la bien-nommée « Bière de Garde » de la Brasserie Morlenn (Finistère). Des brasseries internationales semblent s’intéresser aussi aux bières de garde, comme The Lost Abbey (USA) avec son « Avant Garde », ou encore la Microbrasserie le Castor au Québec.
6 exemples de Bières de Garde de la région des Hauts-de-France
Cette sélection se décompose en 2 parties : on trouve très facilement les 3 premières dans la grande distribution. Les 3 bières de garde suivantes se veulent plus exclusives, car issues de brasseries artisanales. Voici donc 6 bières qui représentent bien à mon sens ce style 100% français :

Brasserie Duyck – Jenlain Ambrée (7.5%)
Évidemment, on se doit de citer la première bière de garde de l’histoire. La bouteille champenoise a récemment laissé sa place à une bouteille à capsule, mais la recette reste la même. Des notes de caramel, de malt torréfié caractérisent cette bière historique.

Brasserie Castelain – Ch’ti Blonde (6.4%)
Un standard de la région, la Ch’ti Blonde a su garder son identité, son côté malté, mielleux, et une relative douceur grâce au malt de blé utilisé dans la recette. La Brasserie Castelain, bientôt centenaire, vous accueille désormais au Spot, un joli parcours immersif sur la bière (https://www.objectif-biere.com/inauguration-le spot-brasserie-castelain/) qui a été inauguré en 2024.

Brasserie Saint-Germain – Page 24 Blonde Hildegarde (6.9%)
L’une des rares bières de la région à arborer la mention « Bière de garde » sur son étiquette, et ce depuis 2003. Page 24 fait référence à un traité sur la bière écrit par Sainte Hildegarde von Bingen dont la page aurait mystérieusement disparu… La Page 24 Blonde est une bière de garde assez consensuelle, une blonde facile d’accès.

Brasserie Au Baron – Cuvée des Jonquilles (7.0%)
Cette bière blonde rustique de l’Avesnois est brassée depuis 1990 à Gussignies. Elle est florale et s’exprime également sur le foin. C’est une valeur sûre de la région, et la gamme a peu évolué. On ne change pas une équipe qui gagne !

Brasserie Thiriez – Blonde d’Esquelbecq (6.5%)
Créée par Daniel Thiriez en 1997, cette belle blonde nous offre des arômes fruités subtilement maltés et levurés. Elle est encore une référence dans la région. Et même ailleurs puisqu’elle s’exporte jusqu’aux Etats-Unis où elle est vivement appréciée. Aujourd’hui, c’est Clara, la fille de Daniel, qui poursuit l’aventure de la Brasserie Thiriez avec fierté… et talent !

Brasserie W – Garden Party (5.0%)
La Ferme-Brasserie W est située à Neuvireuil, un petit village du Pas-de-Calais. Elle se revendique d’être une « French farmhouse » : c’est l’une des rares brasseries à produire encore l’orge qu’elle utilise pour ses bières.
Leur Garden Party a remporté la médaille d’argent au France Bière Challenge 2023 dans la catégorie Bières rustiques / Bières de garde. Une belle récompense pour cette bière fermière, florale et céréalière, même si le taux d’alcool est un peu bas pour le style.

Maxime Richard offre un autre regard sur la bière artisanale française à travers son blog Objectif Bière. Formé à la zythologie et au brassage, il brasse en amateur et accompagne les brasseries artisanales pour leur communication globale (photo, web, identité visuelle).



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