Le gouvernement québécois a pour ambition d’être le meilleur élève du pays à l’école du recyclage, avec les centres automatisés à la fine pointe de la technologie pour reprendre les contenants en tout genre. L’objectif : étendre la consigne à tous les contenants de boisson, incluant, dès mars 2025, les contenants multi-cartons, dont la pinte de lait. Après un déploiement initial critiqué, le programme poursuit son avancée avec l’annonce, en septembre, de 4 nouveaux centres de dépôt. Le Temps d’une Bière fait le point.
D’ou vient la consigne?
Le principe est simple : quand vous achetez une bière, vous donnez un dépôt sur le contenant, que vous récupérez en le rapportant. C’est John Molson, en 1827, a eu la bonne idée de mettre en œuvre ce système pour la brasserie Molson.
Plutôt que d’importer sans arrêt des bouteilles d’Angleterre à un prix exorbitant, il s’est dit : pourquoi ne pas réutiliser les mêmes bouteilles ? La pratique a été graduellemet adoptée à l’échelle de toute la province, jusqu’à ce que le gouvernement Legault décide d’y mettre un terme en 2022.
Le Ministère de l’Environnement a obligé les producteurs à mettre sur pied collectivement une compagnie privée qui, elle, se chargerait de recycler les contenants à usage multiple : bouteilles de verre, canettes, cartons de lait. Un gigantesque projet sous la main très visible de l’État, visant à créer 400 centres de dépôt par an d’ici 2026. En jeu : 5,000,000,000 de bouteilles de bière à recycler chaque année. Ce vaste réseau de recyclage devrait, en principe, employer jusqu’à 2 000 personnes.

Comment fonctionnera la consigne au Québec?
Philippe Roy est représentant pour l’Association des Brasseries du Québec, qui inclut les grandes bannières Labatt, Molson-Coors et Sleeman, ainsi qu’Archibald, Trou du Diable et Brasseurs de Montréal. C’est aussi lui qui a la tâche colossale d’administrer une partie de la gestion de la nouvelle opération de consigne.
Dans le bar de Siboire, où Philippe a rencontré Le Temps d’une Bière, il secoue la tête, soudainement ahuri. « Si tout ça fonctionne bien, » me dit-il, « le Québec aura le système de recyclage le plus avancé du pays. Fini les dépôts de bouteilles au compte-gouttes dans des files d’attente devant des machines à la sortie des épiceries ».
Les centres de dépôt auront de grands caissons intelligents qui calculent tout automatiquement, comme des monstres marins avalant un banc de poissons. Les clients pourront recevoir leur argent directement dans une application censée être déjà prête au son d’une loterie de casino (oui, oui, vous avez bien lu). »
Déjà, plus d’une dizaine de centres dépôts, incluant les plus robustes centres de dépôt plus, offrent une variété d’options efficaces pour ramener les contenants consignés.
Dans les centres de dépôts autorisés, les usagers auront le choix d’un
1) Dépôt à l’unité contre un virement électronique ou comptant;
3) Dépôt express pour un virement électronique ou comptant en moins de quelques minutes ;
2) Dépôt en vrac contre un virement électronique en sept jours (seulement dans les centres de dépôt express).
Consignaction n’a pas lésiné sur l’accessibilité. La compagnie aurait même préparé un parfum pour ces centres de dépôt afin de contrer l’odeur souvent peu agréable associée aux contenants vidés!
Des inquiétudes sur la route
Le grand défaut de ce gigantesque projet tient à l’ambition de son échéancier. La majorité des centres de dépôt ne seront pas sur pied avant 2026. Pourtant dès mars 2025, il faudra absorber un à deux milliards de nouveaux contenants, chacun ajoutant une bonne dose de problèmes logistiques.
Selon le site officiel de Consignaction, le carton multicouches sera aussi consigné à partir du premier mars 2025, ce qui étendra de facto la consigne obligatoire aux cartons de lait. Personne n’aime la fragrance du lait caillé par une chaude journée de juillet, et encore moins à dix pieds d’une rangée de légumes frais. Pourtant le « règlement » obligera tous les détaillants de plus de 4000 pieds de reprendre tous les contenants multicouches.
Selon Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur général de l’Association des Détaillants, la période de transition pourrait être bien difficile et provoquer bien des tracas chez les détaillants et les épiceries.
D’abord l’obligation de reprise en dépanneur n’est aucunement prévue par la loi, ce qui promet de causer bien des mécontentements. Ensuite, la plupart des détaillants ne sont ni outillés, ni équipés pour absorber le déluge attendu. Et même s’ils l’étaient, ils se retrouveraient alors à compétitionner directement avec les centres de dépôt.
Pour Pierre-Alexandre, le problème se résume ainsi : « le réseau ne sera peut-être pas optimal d’ici le premier mars 2025. Entre les deux, quels sont les solutions pour les détaillants? On ne peut pas, d’ici là, mettre tous ces contenants à côté de nos aliments. Nos membres sont très inquiets. C’est dans quatre mois et demi, c’est-à-dire demain. »
L’ombre des taxes : des éco-frais à prévoir
Si ça a l’air trop beau pour être vrai, c’est que tout ça ne marchera qu’en théorie. À la base, le régime de consigne préserve sa même faille originelle : ce sont seulement les bouteilles qui ne sont pas ramenées qui payent pour le système.
Plus le système est efficace, plus il coûtera cher. C’est bien un des rares cas où une compagnie privée fait moins d’argent en améliorant sa productivité. Pour Philippe, l’équation est logique. « Si on passe d’un taux de 70% à 90%, on pourrait voir une augmentation du prix de la bière sous forme de nouveaux éco-frais. »
Des frais supplémentaires à l’achat d’une caisse de 24 ne sont évidemment pas une bonne nouvelle pour les consommateurs. Le Canada a déjà le taux de taxation le plus élevé de tous les pays du G7 sur la bière. En tout et pour tout, selon Philippe, les taxes comptent pour 50% du prix à la caisse par client. En plus de la taxe d’accise (fédérale) la plupart des provinces ont aussi leur propre taxe spécifique sur l’alcool et enfin la consigne.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus. Il est aussi copropriétaire du studio de balado Uber Flix.


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