Ces dernières années, les agriculteurs français ont exprimé leur grogne à travers le pays par une série de manifestations violentes. À Dijon, les fermiers ont déversé du fumier et des déchets sur le Conseil régional. À Châteauroux, du lisier a été déversé sur plusieurs bâtiments gouvernementaux. À Cahors, les manifestants ont muré les locaux d’un service de la préfecture et, à Saint-Brieuc, des agriculteurs masqués ont directement attaqué les forces de l’ordre en leur jetant des œufs.
L’ultime cri du coeur avant l’extinction
Il est difficile de sous-estimer l’ampleur de la crise qui touche l’agriculture française. En 25 ans, les deux tiers des petites et moyennes entreprises agricoles ont disparu. Pas moins de 5 000 exploitations sont rayées de la carte chaque année, et ce chiffre est appelé à augmenter en raison de la crise économique actuelle, dans le sillon de la pandémie mondiale.
Les petites exploitations qui survivent sont confrontées à une bureaucratie digne des 12 travaux d’Astérix, à un endettement extrême et à une incertitude permanente. Près d’un tiers des agriculteurs gagnent moins de 350 euros par mois. Dans le cas des producteurs de lait, le salaire horaire dépasse à peine les 5 euros de l’heure.
Selon certains spécialistes du secteur, si les agriculteurs ont recours à des actions aussi extrêmes, c’est parce qu’ils estiment qu’ils n’ont plus rien à perdre. C’est une sorte de « cri du cœur pour ne pas voir disparaître leur mode de vie ».
En première lecture, les causes de cette crise peuvent être décomposées en trois grands axes : Premièrement, la crise est le résultat d’une dévalorisation et d’une culpabilisation du métier d’agriculteur par une partie de la société française (socialement, économiquement et moralement). Deuxièmement, c’est la mort par assistance administrative et réglementaire d’un modèle agricole considéré comme désuet par certains.

Les enjeux d’actualités (changements climatiques, bien-être animal etc.) induisent de nouvelles normes à l’agriculture. Ces dernières sont à appliquer dans des délais souvent trop courts pour les agriculteurs, sans véritable considération de la faisabilité opérationnelle et financière pour les petites et moyennes exploitations.
Par conséquent, de nombreux agriculteurs vivent de plus en plus à crédit. Cela nous amène au troisième axe, la question de la viabilité économique de l’agriculture familiale dans un monde de libre marché. Le choix d’une agriculture industrielle capable de réaliser des économies d’échelle. Le choix de l’élite de la compétitivité économique à tout prix sur le marché européen et mondial.
L’Agriculture des terroirs et L’Union Européenne
Mais qu’est-il donc arrivé à la France ? Sur la carte du monde, la France est un pays très choyé. Avec près de la moitié de son territoire constitué de terres arables, la France est l’une des premières puissances agricoles de l’Union européenne. Elle reçoit également les subventions agricoles les plus importantes de l’UE, qui s’élèvent à près de 10 milliards d’euros par an.
Paradoxe : la première puissance agricole mondiale perd 5 000 exploitations par an, est contrainte d’importer au détriment de la production locale, et ces exploitations familiales continuent de faire faillite malgré les subventions les plus généreuses de l’UE.

Pour décrypter cette contradiction, il faut se pencher sur les bénéficiaires de ces fameuses subventions. En réalité, près de 80 % des aides directes vont à moins de 20 % des entreprises, c’est-à-dire aux exploitations industrielles. Ces mêmes aides financières, destinées à aider les producteurs français à rester compétitifs face à l’Union européenne, les désavantagent par rapport à leurs grands voisins.
Entrons dans le vif du sujet : L’agriculture française est constituée de plusieurs modèles d’exploitation sur un même territoire. Pour simplifier, on pourrait les résumer en trois catégories : 1) l’agriculture paysanne, modèle à très petit échelle qui a dominé la France jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, 2) l’exploitation familiale et 3) l’exploitation industrielle.
Alors que les exploitations familiales se distinguent par l’achat occasionnel de parcelles voisines, l’embauche de quelques salariés et une orientation principalement nationale, les exploitations industrielles visent à être compétitives à l’échelle européenne et mondiale. L’enjeu en France, et dans de nombreux autres pays, est de permettre à tous les modèles d’exister à court, moyen et long terme, dans un contexte européen et plus largement mondial qui semble s’orienter vers une spécialisation de la production, dans l’intérêt de l’économie.
C’est là que le bât blesse. Les enjeux environnementaux, la lutte contre le changement climatique, les nouvelles tendances de consommation, etc. sont autant de nouvelles contraintes financières pour les agriculteurs, quel que soit leur modèle économique. Inévitablement, certains y font face plus facilement que d’autres.
Pendant plus de 30 ans, les prix de la viande et du lait ont été soutenus par des quotas de vente maximum, qui assuraient aux agriculteurs français un revenu minimum. Depuis 2015, l’Union européenne a supprimé ces quotas, précipitant dans le gouffre les filières françaises de la volaille, de la viande et du lait, incapables de rivaliser avec leurs voisins.

Les petites et moyennes exploitations françaises peuvent difficilement faire face aux exploitations industrielles de Belgique et d’Allemagne, où le nombre de vaches peut facilement atteindre 1 000, contre 100 en France, et où les économies d’échelle sont conséquentes.
Assassiner la bonne chair?
Ces charges entraînent un cercle de plus en plus vicieux. Pour survivre face à la concurrence et aux nouvelles normes, les agriculteurs doivent investir sous forme de prêts pour se « moderniser ». Mais comme les prix restent trop bas pour rentabiliser leur investissement, de nombreuses petites et moyennes exploitations se retrouvent coincées dans le piège de l’endettement. Face à l’impasse, d’autres font le sacrifice ultime. On estime qu’entre 300 et 600 agriculteurs mettent fin à leurs jours chaque année en France.
C’est aussi la bonne chair, au sens le plus profond du terme, qui est perdante. Le modèle d’entreprise imposé aux PME françaises ruine non seulement les agriculteurs, mais aussi la santé publique. Dans son livre Foutez-Nous la Paix, Saporta accuse le gouvernement français d’être complètement déconnecté de la réalité de ces terres. La quête effrénée de rendements élevés punit les exploitations qui font bien les choses et récompense les grandes firmes qui savent imposer leur modèle malgré son impact sur l’environnement.
Les porcs et les vaches naissent et meurent dans de grands entrepôts, dopés toute leur vie aux médicaments et engraissés à la pâte de céréales. Il en résulte des animaux souffrant de maladies chroniques et dont la viande contient des traces de perturbateurs endocriniens, des hormones qui affectent les fonctions reproductives, thyroïdiennes, métaboliques et surrénaliennes, en particulier chez les enfants.
C’est là que le contexte de la crise révèle une deuxième industrie derrière l’agroalimentaire : l’industrie d’appoint qui nourrit les animaux à bas prix, médicamente le bétail toute l’année et fertilise les sols à la tonne. Une industrie directement alimentée par la croissance exponentielle des grandes exploitations agricoles, souvent dirigées de manière opaque par de grands groupes en mode monoculture. Dans Le Livre Noir de l’agriculture, Saporta affirme que les contraintes imposées aux petites exploitations familiales sont le résultat direct des problèmes créés par la grande industrie, qui répercute sur les petites entreprises les coûts des entreprises beaucoup plus grandes.
Un système à bout de souffle
La crise est également alimentée par l’affrontement des syndicats agricoles. La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) domine les différentes associations agricoles et occupe plus des trois quarts des chambres d’agriculture françaises.
Le puissant syndicat dispose de représentants aux quatre coins de la France et est devenu, au fil des ans, l’interlocuteur privilégié des élus. Seul hic, ce puissant moteur d’influence prend le plus souvent le parti de l’exploitation familiale et de l’exploitation industrielle. Il existe de nombreuses associations, syndicats et lobbies dédiés à la défense des exploitations paysannes et familiales, mais ce sont rarement leurs voix qui parviennent à l’Élysée.
Arnaud Rousseau, leader de la FNSEA, est lui-même un industriel dont le chiffre d’affaires devrait atteindre 9 milliards d’euros en 2022. Pour beaucoup, dont Isabelle Saporta, ce titan étouffe la voix des exploitations paysannes afin d’obtenir le soutien du gouvernement en sa faveur. Résultat : personne ou presque à l’Élysée n’écoute les doléances de la ferme paysanne, qui continue de s’enfoncer vers sa fin. Dans son livre La Forteresse Agricole, l’essayiste et journaliste Gilles Luneau a révélé que la FNSEA avait détourné une partie de ses fonds publics (4,2 millions d’euros par an) pour renflouer ses propres caisses.
Une crise exacerbée par la guerre en Ukraine
Des pertes de l’ordre de 40 000 euros par mois, c’est ce que décrit un éleveur de porcs lors d’une manifestation dans les Côtes-d’Armor en 2022. La cause ? La flambée des prix des aliments pour animaux due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’Ukraine et la Russie sont parmi les premiers exportateurs mondiaux de céréales.
La guerre a également provoqué une flambée des prix du gaz et du pétrole. L’impact le plus grave concerne le prix des engrais, qui dépend directement du prix du gaz naturel, dont il est dérivé. Avant COVID, le prix de la tonne était d’environ 200 euros. Depuis le début de la guerre, ce chiffre a quadruplé pour atteindre plus de 800 euros. Le prix du blé (l’aliment préféré du bétail) a doublé, passant de 150 à 300 euros la tonne.

Pierre-Olivier Bussières est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière. Il détient un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’Université Carleton.
La crise de l’agriculture en France: Sources
- France Inter, La FNSEA multiplie les actions musclées
- Le grand malaise des agriculteurs français, France 24
- Isabelle Saporta,
- 60 ans d’actions violentes : faut-il pour autant dissoudre la FNSEA ? Basta
- [Edito] Désagricolisation ? Pourquoi la France doit réarmer son agriculture, Réussir.Fr
- Isabelle Sapotra, le productivisme tue l’agriculture française, Limite
- Une analyste au vitriol de notre modèle agricole, SOS Faim, Fany Polet
- 3 minutes pour comprendre la crise agricole française, Foundation Good Planet
- Agriculture française : comment sortir de la crise ? André Neveu
- Crise de la production agricole ou échec d’une agriculture low cost ? Dominique Michenot, François Colson, Michel Jouvet, Sésame
- Élevages en crise et questions sociétales, Pour, Jean Pluvinage
- Rapport sénatorial : La ferme France perd en compétitivité, Alessandra Gambarini, La France Agricole
- L’agriculture française en pleine crise des vocations, RFI, Dominique Baillard
- Le coup de gueule d’Isabelle Saporta contre les normes agricoles, Le Monde, JP Géné
- Crise dans les campagnes françaises : la tentation de l’extrême, RDI, Jean-François Bélanger
- Le mécanisme de la gestion de l’offre au Canada Étude générale, Khamla Heminthavong, Division de l’économie, des ressources et des affaires internationales
- Le poids de la FNSEA, INA


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