Les débuts lents et laborieux de la colonie ont également connu leur lot de festivités et de célébrations. Entre deux hivers rigoureux et un monde en guerre, il fallait bien, parfois, prendre le temps d’une bière. Que buvaient donc les premiers Européens en Nouvelle-France ? À quel alcool les ancêtres des Québécois avaient-ils accès ?

De la bière ou du vin?

Soldats enrôlés et simples paysans sont peu nombreux à entreprendre le long voyage vers le nouveau continent. Malheureusement pour les engagés, le nouveau pays n’a rien du climat doux de la Normandie, et encore moins de l’air chaud du Midi. La colonie connaît des hivers longs et froids, entrecoupés d’étés courts et imprévisibles. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient du mal à s’implanter.

Aux grands hivers, les grands moyens!

Que boivent ces premiers arrivants ? De préférence du vin. Les premiers colons sont étonnés de constater que les vignes abondent sur les berges du Saint-Laurent. L’île d’Orléans, où la colonisation française a véritablement commencé, semblait déborder de vignes de Bacchus. Jacques Cartier ne cache pas son enthousiasme pour cette floraison prometteuse. En effet, ces raisins indigènes semblent bien goûteux et sucrés. Les résultats sont plus que décevant. Après quelques essais prometteurs, on réalise rapidement que le climat est hostile aux vins de qualité.

Très tôt, des tentatives ont été faites pour importer des raisins français. Ce fut une bataille perdue d’avance. Faute de soleil, les raisins ne produisent pas de vins acceptables. Les vignes, ces indispensables semences de la culture française, supportent mal les assauts du froid canadien. Les rares à persister sont les communautés religieuses de Québec et de Montréal, pour qui le vin est une nécessité théologique, un remède aux blessures et une monnaie d’échange. Ce n’est qu’au 20e siècle que le vin québécois acquiert ses lettres de noblesse.

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La seule alternative est d’importer à des prix élevés de France, et pour la majorité des habitants d’origine. Le vin rappelle la culture française, tandis que la bière est associée au tiers état et aux habitants du Nord. C’est par nécessité que la bière a été adoptée par les engagés et les colons français.

Que boivent les colons français?

En revanche, un grand nombre de colons originaires de Picardie et de Haute-Normandie sont particulièrement friands du breuvage houblonné. En Picardie, par exemple, on consomme une boisson appelée bouillon, qui est de la bière mélangée à plusieurs autres ingrédients. Le bouillon est rapidement adopté en Nouvelle-France, où il s’impose comme une bière artisanale cuite dans l’âtre, avec les moyens du bord.

C’est ainsi qu’une flopée de ménages se sont mis à brasser à domicile, mais les historiens s’accordent à dire que le marché est resté restreint. La bière, souvent peu ou pas houblonnée, était en fait de la bière d’épinette. Les colons français fabriquent également de la bière à partir de l’érable. Au début du 18e siècle, la Nouvelle-France compte tout au plus une demi-douzaine de brasseries commerciales, toutes très modestes.

Selon les archives, les premiers brasseurs furent les frères Récollets vers 1622. Rien d’étonnant à cela : les religieux représentaient un tiers de la colonie et bénéficiaient de ressources dont le commun des mortels ne disposait pas. Le premier à brasser une bière plus ou moins commerciale fut le frère Joseph Ambroise à Québec, créant ainsi la première microbrasserie québécoise ! Toujours selon des documents d’archives, la première brasserie privée a été établie en 1627, appartenant à la famille Hébert.

La Brasserie Jean-Talon : une ambition continentale!

Quelques années plus tard, l’Intendant Jean Talon, avec le soutien (et l’argent) du roi de France, décide de construire une brasserie industrielle capable d’absorber les surplus de grains de la colonie et de les exporter vers les Caraïbes. Jean Talon se vante de pouvoir bientôt envoyer 4 000 barils par an vers les autres colonies américaines ! Hélas, cette brasserie semi-industrielle ne lui survivra pas. Lorsqu’il rentre en France pour soigner sa santé défaillante, personne n’ose reprendre la brasserie. Le projet est donc abandonné en moins de dix ans.

Il faut dire aussi que le projet a été freiné dès le départ par l’absence de marché. Dans une ville de moins de 800 âmes, où tout était à construire, le peu d’argent dont disposaient les colons pour l’alcool continuait d’alimenter la filière viticole bordelaise.

Que boit la Nouvelle-France?
Extrait d’un plan manuscrit anonyme au crayon et à la plume (1686). Source: Bibliothèque et Archives Canada

La bière est-elle vraiment si impopulaire au Québec ? Pas nécessairement. C’est simplement que le matériel nécessaire (un chaudron en fer) est très coûteux et que les habitants quittent généralement la France sans un sou. Les ouvriers, qui ont longtemps constitué l’essentiel de la main-d’œuvre, ne recevaient la majeure partie de leur salaire qu’à la fin.

La taverne de Monsieur Boisdonc

À proprement parler, la première taverne de Québec apparaît en 1648 sous la direction d’un certain Jacques Boisdonc. Si le nom est peut-être dû au hasard, la clientèle, elle, soutient clairement l’unique taverne de la ville. Dès son ouverture, la taverne attire les regards suspicieux de l’Église qui ressent le besoin de limiter les abus potentiels de la consommation d’alcool.

Si la taverne attire autant l’attention des autorités, c’est parce que l’aimable Monsieur Boisdonc tient bien plus que le pub du coin. La taverne est à la fois une brasserie, un hôtel, une pâtisserie et un cabaret. Carrefour de rencontres alcoolisées, l’endroit attire aussi bien les fauteurs de troubles que les amateurs de bouteilles. Pendant les longues soirées d’hiver, de nombreux soldats y établissent leur quartier général.

Que boit-on en Nouvelle-France?
« La visite », une toile de Pierre Laforest qui représente la taverne de Monsieur Boisdonc. Un magasin Simons occupe aujourd’hui le lieu de la taverne et auberge.

Au début du 18e siècle, le nombre de tavernes et de cabarets s’élève à 260 pour une population de près de 2 600 habitants. La plupart de ces tavernes sont devenues des auberges. Avec l’augmentation de la consommation d’alcool, de nouveaux rituels s’installent. Des « vide-bouteilles » apparaissent, petits lieux discrets où l’on peut se rassembler pour boire un verre, à l’abri des regards désapprobateurs.

Bien sûr, l’apparition de tant de débits de boissons ne plaît pas à tout le monde. Qu’il s’agisse de soldats qui s’ennuient en buvant pour tromper leur solitude pendant les longs hivers ou de commerçants qui s’échauffent un peu trop, la caverne est aussi synonyme de désordre public et de désapprobation de la part du clergé. L’évêque de Québec est horrifié par le fait que certaines personnes manquent la messe du dimanche pour aller à la taverne.

Un véritable scandale. Étonnamment, ce n’est pas l’ivresse qui choque, mais les excès et le déshonneur. Du coup, les sanctions pour les personnes prises en flagrant délit d’ivresse publique sont mesurées ? Deux badauds qui interrompent la messe de minuit en s’époumonant à la sortie d’une taverne se retrouvent en camisole de force pour une bonne journée. La punition est plus dure pour l’ego que pour le corps.

L’alcool à l’époque britannique

À la fin du régime français et au début de la période britannique, l’alcool en Nouvelle-France connaît une évolution importante. Avec l’arrivée des Britanniques, de nouvelles influences se font sentir dans les habitudes de consommation.

Les tavernes, qui étaient déjà d’importants lieux de rassemblement sous le régime français, continuèrent à prospérer. Cependant, sous l’administration britannique, de nouvelles réglementations et taxes sur l’alcool ont été introduites, ce qui a eu un impact sur la vie sociale et économique de la colonie.

La bière devient une boisson encore plus populaire sous la domination britannique, avec l’apparition d’un nombre croissant de brasseries dans la colonie. Les Britanniques, comme les Français, apportent avec eux leurs propres traditions brassicoles, contribuant ainsi à la diversification des goûts et des styles de bière disponibles en Nouvelle-France.

Parallèlement, l’introduction de nouvelles boissons alcoolisées, telles que le gin et le whisky, a également eu un impact sur la culture de la boisson. Ces spiritueux ont rapidement gagné en popularité, offrant aux habitants de la Nouvelle-France une alternative aux boissons traditionnelles telles que la bière et le vin.

Malgré ces changements, les tavernes sont restées d’importants lieux de sociabilité, où les habitants se réunissaient pour boire, bavarder et échanger des nouvelles. Elles sont devenues des institutions essentielles de la vie quotidienne, reflétant les changements sociaux et culturels qui ont marqué la transition entre la Nouvelle-France et la colonie britannique.

La Nouvelle-France et l'alcool, entrevue avec Catherine Ferland

Dates importantes

  • Dès 1620, les Récollets brassent de la bière au couvent de Notre-Dame-des-Anges.
  • En 1627, Louis Hébert fabrique de la bière avec son matériel d’apothicaire.
  • En 1646, le frère Ambroise brassait de la bière pour les habitants de Sillery.
  • En 1642, Louis Prud’homme devient le premier brasseur professionnel.
  • En 1690, le sieur de Longueuil établit une brasserie sur ses terres.
  • De 1704 à 1744, les frères Charron, fondateurs de l’Hôpital général de Montréal, ajoutent une brasserie à l’édifice.
  • En 1668, l’intendant Jean Talon établit une brasserie à Québec qui produit des bières à partir de ressources locales.

Écoutez l’épisode « Que boit la Nouvelle-France? »

Sources Importantes sur l’alcool en Nouvelle France

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