Quand j’étais petite, dans mon village de campagne, ce que je préférais c’était de suivre les petits gars dans leurs aventures. Peut-être parce que j’ai trois frères. Peut-être parce que les gars sont plus cool. Qui sait ? Peu importe. Ils s’inventaient des mondes fascinants, ils étaient téméraires. Ils me permettaient de meubler mes journées et les rêves de la nuit qui suivait. J’aimais l’idée que lentement d’autres malcommodes s’ajoutaient au groupe en apportant un truc qui allait leur faire gagner leur place dans notre monde créatif, dans nos lieux de rassemblement à l’abri de l’ennui.

Du temps de la cabane dans le bois

Aujourd’hui, c’est le même univers que je retrouve au quotidien dans les microbrasseries, portant en lui les échos de mon enfance. Nous sommes quelques-unes comme moi à évoluer dans ce milieu principalement masculin, peuplé de ses garçons devenus grands qui ont conservé leur cœur vaillant et aventurier. 

Dans l’univers des lieux de brassages, un esprit de collégialité règne, rappelant l’atmosphère joviale et solidaire des copains construisant des cabanes dans les bois. Telles des âmes vagabondes, ils se rassemblent portés par un désir commun de créer quelque chose d’exceptionnel, de partager leurs connaissances et leur passion pour la bière artisanale.

Comme ces jeunes garçons assemblant des planches et des clous pour ériger leur refuge caché. Les brasseurs unissent leurs forces, chacun apportant sa touche personnelle à l’édifice collectif. On y vit des expériences uniques à partir de simples grains, d’eau, de houblon et de levure, transformant l’ordinaire en quelque chose de véritablement extraordinaire.

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Immergée dans les bruits de l’empâtage, le son du souffle de la bière dans la chaudière, l’odeur du pain quand la levure fait son œuvre, l’ambiance me transporte jusque dans les champs de blé du mois de juillet 1987. La chaleur de l’après-midi sur nos visages, les machines agricoles qui grondent, les parfums des fleurs puis les cris des garçons qui recréent une bataille du Retour du Jedi. Dans les brewhouse, il fait chaud, ça sent bon, le temps s’arrête. Comme des vacances d’été qui durent l’éternité.

La collégialité avant tout

Ainsi, dans les microbrasseries, l’esprit de collégialité fleurit tel un jardin secret au cœur des bois, la franchise et la collaboration sont les pierres angulaires d’une communauté unie par sa passion. Comme dans la cour d’école de notre petite enfance, ce qui m’émerveille dans cet univers c’est la capacité absolue de ces braves à se réconcilier en un clin d’œil, peu importe les écueils rencontrés.

Mélissa Raymond et Fannie Bessette brasseuse de Brouemalt
Mélissa Raymond et Fannie Bessette, brasseuses de Brouemalt. Crédit photo: Benjamin Roche-Nadon

Comme des enfants après une bataille à la récré, il n’y a pas de place pour l’acrimonie, même après avoir reçu un coup de poing sur la gueule. Démontrant chaque fois leur capacité à mettre de côté les conflits pour préserver leur amitié. Peut-être ont-ils cette intuition profonde que ces moments passagers n’ont aucune valeur réelle. Car au fond, ils savent que le lien qui les unit est plus fort que les désaccords éphémères.

Je les vois se côtoyer avec l’absence de rancune animée par l’esprit de camaraderie. Les chicanes entre brasseurs sont rapidement dissipées par une compréhension mutuelle de l’importance de la solidarité. Qui a-t-il derrière toutes ses « collabos » qui s’organisent, si ce n’est le même leitmotiv d’un enfant de 8 ans qui construit un fort avec ses amis les soirs d’hiver?

Alors les voilà qui se retrouvent, comme convenu, le lundi suivant, prêts à poursuivre leur quête commune, leur passion pour le brassage de la bière. Tout comme à l’époque où ils se retrouvaient dans le garage de leur papa cherchant le morceau de bois qui leur manquait pour solidifier la porte de la cabane.

Tirez-vous une bûche!

À l’image des jeunes bâtisseurs s’entraidant pour hisser les lourdes poutres de leur cabane, les brasseurs combinent leurs compétences et leur ingéniosité pour donner naissance à des concoctions uniques. Chacun apporte son petit trésor à cette cathédrale qui n’a jamais fini de se construire. Qu’il s’agisse d’une recette ancestrale, d’une technique de brassage novatrice ou tout simplement d’une perspective différente. Ça me fait sourire quand je les vois sentir les houblons et les décrire comme s’ils parlaient des arômes des cheveux de la plus belle fille de la classe.

Microbrasserie inclusion
Le Temps d’une Bière s’est entretenu avec Valérie Lapointe, Émilie Bourdages et Nathalie Coursin d’enjeux de genre d’inclusion et de culture brassicole lors d’un festival des Brasseurs et des Artisans de Québec

Ils se dirigent et s’orientent par la boussole de l’honnêteté. Comme des amis d’enfance se confiant, dans la pénombre de leur cachette en bois, le chemin secret pour se rendre en des lieux mystérieux. Les brasseurs partagent leurs idées, leurs réussites et leurs échecs. C’est dans cette transparence que naît la confiance, pilier sur lequel repose leur alliance. Un partenariat qui tient aussi la route à force de se dépanner à coup de poches de houblons. Comme quand l’un d’eux avait oublié son lunch. Ils se lancent des conseils comme ils se lançaient un ballon; avec enthousiasme, riant et s’encourageant mutuellement à marquer des buts.

Dans cet espace de création et de convivialité, les frontières s’estompent. Les artisans accueillent tous ceux qui partagent leur amour pour la bière artisanale, invitant chacun à contribuer à cette aventure collective. Car au fond, ce n’est pas seulement la bière qui les unit, mais bien l’esprit de fratrie et de partage qui transcende leurs différences (même s’ils sont légion à porter la même barbe, mais ça c’est une autre histoire). 

Dans cette zone où la bière coule à flots et où les idées se partagent librement, les brasseurs se nourrissent de cette énergie collective, de cet esprit de fraternité. Car au-delà des recettes et des brassins, c’est bien cette complicité qui donne vie à leurs créations, qui les rendent uniques et précieuses. Dans ce lieu empreint de convivialité, les sourires effacent les éventuelles tensions, et les verres se lèvent pour célébrer l’amitié retrouvée. 

Journée Internationale de la Femme - Québec
Plusieurs femmes à la tête de la célèbre microbrasserie la Korrigane à Québec: Maude Turcotte directrice générale par interim, Norma Villarreal, superviseure au service à la clientèle, Paolett Aguilar, cheffe pâtissière, Catherine Dionne-Foster, fondatrice et copropriétaire

Il y a, dans les microbrasseries comme dans les souvenirs d’enfance, la sincérité et la résilience qui tissent les fils invisibles d’une communauté unie par une même passion, une même quête de partage et d’authenticité. Dans la cuve de la création, où les arômes dansent et les idées s’entremêlent, les microbrasseries nous invitent à savourer l’essence même de la connivence, où chaque brassin raconte une histoire unique.

Sur les chemins escarpés de la tradition et de l’innovation, les brasseurs tracent leur route, et amènent avec eux ceux et celles qui sauront apprécier le chemin autant que la destination. 


Eléonore Mainguy est copropriétaire de l’atelier d’assemblage LEFOL. Elle est passionné de bonnes bières, de bonne bouffe, et d’écriture.

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