On le dit souvent : le pouvoir fait grossir. Mais est-ce que le pouvoir absolu rend absolument goinfre? Si l’appétit des grands rois d’Europe joue si lourd dans la balance, c’est peut-être aussi parce que la table du roi était elle-même symbole de puissance. Cet article explore les différents rois d’Europe connus pour être de véritables gloutons.
Les riches et puissants, dont les tables regorgeaient de mets délicats et de viandes fraîchement chassées, étaient les plus susceptibles de développer ces maladies. En 1454, dans un banqué organisé par le duc de Bourgogne, on servit un nombre record de 44 plats.
Aussi l’extravange était-elle régulièrement de mise. Selon la revue Histoire et Civilisation:
Clément VI commanda un château comestible dont les murs étaient constitués de volailles rôties, de ragoût de cerf, de sanglier, de lièvre, de chèvre et de lapin. Amédée VIII de Savoie offrit quant à lui, à la fin du Ve siècle, un gigantesque château à quatre tours contenant, entre autres, un cochon de lait rôti qui crachait du feu, un cygne cuit revêtu de son propre plumage et une tête de sanglier rôti.
Des festins de fou
En février 1771, le roi Adolphe-Frédéric de Suède tomba raide mort après avoir mangé 14 portions de son dessert préféré, le semla. On dira par la suite qu’il aura péri par son amour des ingrédients de qualité! Le roi aurait succombé à cette pâtisserie funeste à quatorze reprises, une brioche fourrée de pâte d’amande, servie à l’époque dans un bol de lait chaud. Il s’éteignit rapidement des suites de problèmes digestifs, selon les archives officielles de la Suède. Bien que des exagérations subsistent, sa réputation de grand mangeur demeure incontestée.

Si l »exemple de Adolphe-Frédéric paraît ridicule, il faut rappeler que l’empiffrage rituel était monnaie courante aux tables européennes (et bien d’autres) et ce début d’époque moderne marquée par la faim quotidienne du peuple. La table pleine des puissants venait avec l’obligation pure et dure de se resservir à souhat. Qui allait dire à un roi tout puissant qu’il était peut-être temps de remettre le couvert sur l’assiette?
Les excès du Roi Soleil
Louis XIV, par exemple, était également réputé pour sa gloutonnerie et souffrait fréquemment des conséquences de ses excès alimentaires. Le roi soleil avait une grande passion pour les fêtes fastueuses et les banquets opulents, qui étaient des occasions pour lui de démontrer sa grandeur et sa puissance. Ces événements extravagants nécessitaient des quantités énormes de nourriture et de boissons, et mobilisaient souvent plusieurs jours de festivités.

Maximilien 1er de Habsbourg, vaincu par un festin de melons
Mais la leçon des excès royaux ne s’arrête pas là. En janvier 1519, Maximilien Iᵉʳ de Habsbourg, déjà affaibli par des attaques d’apoplexie, a succombé à sa passion pour les melons. Ces attaques l’avaient laissé léthargique, confiné sur une litière pour le reste de ses jours. Cela n’a pas empêché ce fameux bon vivant de d’organiser une soirée de festivités à Wels.
Or celle-ci se termina tragiquement après que l’empereur a cédé à une grande quantité de cucurbitacées. Ce goût excessif lui a coûté la vie, déclenchant une troisième et fatale crise d’apoplexie, selon les médecins et les historiens.

La traîtrise des Melons
Si l’histoire retient Maximilien Iᵉʳ pour cette fin tragique, il est loin d’être le seul souverain à succomber à ce fruit. Son père, Frédéric III, aurait également péri après un festin similaire. Albert II et le pape Paul II ont également été victimes d’indigestions mortelles, tout comme Georges 1ᵉʳ d’Angleterre et Guy de La Brosse, médecin de Louis XIII.
Pourtant, derrière la splendeur des festins, se cachait un danger insidieux. Les maladies liées à l’alimentation étaient monnaie courante, les rois et les reines souffrant souvent de maux digestifs, d’empoisonnement alimentaire et même de crises cardiaques causées par des excès alimentaires. Les médecins de la cour étaient souvent impuissants face à ces maladies, l’hygiène et la compréhension de la nutrition étant rudimentaires à l’époque.
Les maladies de la bonne chère
Cependant, ce faste alimentaire avait un coût pour la santé des nobles. Les excès de table conduisaient fréquemment à des maladies comme la goutte, une affection douloureuse liée à une alimentation riche en viandes rouges et en alcool. L’obésité était également commune, considérée non seulement comme un signe de richesse, mais aussi comme une source de multiples problèmes de santé, notamment des maladies cardiovasculaires et du diabète, qui, bien qu’imparfaitement compris à l’époque, affligeaient la noblesse avec des symptômes évidents et handicapants.
La goute, une affliction articulaire inflammatoire d’une grande douleur, était connue depuis des siècles, Hippocrate l’ayant décrite dès le Ve siècle avant notre ère sous le nom de « podagre », signifiant « pris par le pied » en grec, car souvent le gros orteil en était affecté. De grands personnaes comme Charles Quint, Henri VIII et Louis XVIII se plaignaient fréquemment de « pieds rouges » lors des crises de goutte, contraints parfois à l’alitement. Même des esprits brillants comme le poète Jean de La Fontaine souffraient en silence, se plaignant de l’incompréhension des médecins face à cette douleur.
L’obésité, quant à elle, est souvent qualifiée de mal du siècle, touchant notamment les jeunes. Mais elle n’est pas propre à notre époque. Des indices historiques révèlent sa présence dès l’Antiquité et le Moyen Âge. La littérature en témoigne, décrivant des héros qui, par crainte de manquer, prennent du poids au fil des événements, comme dans le Roman de Renart où Ysengrin et Renart deviennent si épais qu’ils peinent à se mouvoir.
Dans les cours royales, où l’opulence se mesurait à l’abondance de nourriture, l’obésité était bien connue des médecins. Au XIVe siècle, Gui de Chauliac la définissait comme une condition où le corps se transformait en un amas de chair et de graisse si imposant qu’il entravait les mouvements, empêchait de chausser ses souliers et même de respirer aisément.
Références
- Bruno Laurioux, Le festin d’Assuérus : femmes – et hommes – à table vers la fin du Moyen Âge, Clio
- Festoyer à la table des princes du Moyen Âge, Alfonso López, Histoire & Civilisation
- Débauche de calories à travers les siècles, le Journal de l’Immobilier
- Digestion : Maximilien Iᵉʳ, ce roi mort pour avoir mangé trop de melon, Sophie Raffin, Medsite

Hervé Mina est chef pour la compagnie de traiteur Eldora, en Suisse. Avec plus de 15 ans d’expérience comme chef, il a dirigé plusieurs établissements culinaires en Angleterre et en Suisse. Hervé est aussi passionné par les origines des grandes recettes du monde.


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