La bière tient une place prépondérante dans l’histoire des civilisations anciennes, notamment chez les Sumériens, peuple pionnier de l’agriculture et de l’urbanisation en Mésopotamie, région fertile du Croissant fertile. Dès le 4ème millénaire avant notre ère, les Sumériens ont non seulement domestiqué l’orge, mais ils ont aussi découvert le procédé de fermentation, donnant naissance à l’une des plus anciennes boissons alcoolisées connues de l’humanité : la bière.
Des textes proto-cunéiformes datant de 3200 à 3000 av. J.-C. montrent qu’à l’époque où l’écriture a été inventée, la bière était déjà un produit central de l’économie régionale. Les sources les plus ancienne sur la bière au Moyen Orient proviennent d’ailleurs de quelques centaines de tablettes d’argile qui nous ont survécu, en grande partie concernant des inventaires aux fins administratives. Ces artéfacts laissent clairement entendre que l’orge et la bière étaient tour à tour monéyés comme des salaires. Les hauts fonctionnaires, par exemple, recevaient jusqu’à 4 litres de ration par jour, qu’ils pouvaient ensuite échanger à leur guide.
Le document d’époque le plus pertinent, par contre, est sans contexte l’hymne de Ninkasi, une véritable ode à la bière qui fait aussi office dep remière recette documentée de la bière. Sous le mentorat d’une déesse se cache un thème tout aussi étonnant : l’importante tradition de brasse féminin, répandu d’Est en Ouest, qui périra sous l’industrialisation au moyen âge européenn.
Cette invention reflète l’ingéniosité et l’importance de l’orge dans leur alimentation et leur économie. La bière, au-delà de son rôle de boisson, occupait une place centrale dans les rituels religieux, les festivités et même dans la législation, comme en témoigne le Code de Hammurabi, qui établissait des règles pour la commercialisation et la consommation de la bière. Son intégration dans les aspects quotidiens et spirituels de la société sumérienne illustre bien son importance transcendantale.

La bière comme ingrédient majeur de la mythologie
On raconte que la déesse Inanna a jadis déjoué les plans bien gardés d’Enki, maître des savoirs divins, en l’amadouant avec de la bière. Pas un monstre, mais presque : il fallait oser défier celui qui détenait les secrets de la civilisation. Une chope après l’autre, Inanna l’embobine, et repart avec les me, ces lois sacrées qui fondent l’ordre du monde.
C’est cette même bière — ou du moins son ancêtre brassé dans les jarres sumériennes — qui sera donnée à Gilgamesh, l’homme en quête de sens, par Siduri, tenancière de la taverne au bout du monde. À elle, Gilgamesh réclame pompeusement l’immortalité. Elle, plus sage que tous les dieux réunis, lui sert à boire et lui rappelle, en substance : « Profite donc de la vie, mon grand. »
Dans une autre version du mythe, c’est Enkidu — l’homme sauvage, frère d’âme de Gilgamesh — qui sort de l’état brut après avoir mangé le pain rituel et bu la bière quotidienne. Il en avale pas moins de sept litres (ou coupes, selon qui raconte), et, paraît-il, fait des prouesses acrobatiques avec une prêtresse sacrée sous les draps pendant sept jours. C’est ainsi qu’on devient civilisé, à Sumer : une pinte à la main, un pain dans l’autre, et un peu d’amour pour faire passer le tout.
Voici une présentation générale de la manière dont ils brassaient de la bière:
- Tout d’abord, les Sumériens récoltaient et faisaient germer des graines d’orge pour créer du malt.
- Ils réduisaient le malt en une fine poudre qu’ils mélangeaient à de l’eau pour obtenir une mélange appelé « drèche ».
- La drèche était ensuite bouillie, souvent avec des ingrédients supplémentaires comme des dattes ou d’autres grains, pour créer un liquide sucré et savoureux appelé « moût ».
- On laissait alors le moût fermenter, pendant que les levures naturelles présentes dans l’air transformaient les sucres du moût en alcool. Ce processus prenait plusieurs jours à une semaine.
- Une fois la fermentation terminée, la bière était filtrée pour éliminer les solides et était alors prête à être consommée.
Comment les Sumériens buvaient leur bière
La bière que les Sumériens brassaient était très différente de celles que nous buvons aujourd’hui. Elle était beaucoup plus trouble, avait une teneur en alcool plus faible et se buvait avec une paille en raison de la forte teneur en sédiments.

Elle était également consommée comme une boisson quotidienne, plutôt que comme une boisson de loisir. La bière était largement consommée par tous les membres de la société, des travailleurs aux dirigeants. Elle était souvent utilisée comme un moyen de payer les salaires des travailleurs et était également présente lors de cérémonies religieuses et de fêtes. L’orge elle-même, abondamment cultivée en raison de sa résilience et de son adaptabilité, était parfois aussi utilisée comme monnaie.
La bière était également considérée comme ayant des propriétés médicinales et était utilisée pour traiter une variété de maux, tels que les maux de tête et les troubles digestifs. Elle était également considérée comme ayant des propriétés laxatives et était souvent utilisée pour faciliter la digestion. En raison de sa présence importante dans la vie quotidienne et de ses propriétés présumées, la bière était considérée comme un élément central de la culture sumérienne.

Comment les Sumériens brassaient leur bière
Voici une recette de bière sumérienne que vous pouvez essayer de reproduire chez vous:
Ingrédients:
- 1 kg d’orge germée
- 5 litres d’eau
- Ingrédients optionnels (dattes, grains supplémentaires)
Instructions:
- Faites germer l’orge en la faisant tremper dans l’eau pendant environ 48 heures, jusqu’à ce qu’elle germe.
- Moudre l’orge germée en une poudre fine.
- Dans une grande casserole, mélangez la poudre d’orge germée avec 5 litres d’eau et portez à ébullition.
- Ajoutez des ingrédients optionnels comme des dattes ou d’autres grains, si désiré.
- Laissez le mélange bouillir pendant environ une heure, puis laissez-le refroidir.
- Versez le mélange dans une grande jarre et laissez-le fermenter pendant environ une semaine à température ambiante.
- Une fois la fermentation terminée, filtrez la bière pour enlever les solides et servez-la.
Le bappir : clé d’une bonne bière sumérienne réussie
Il existe une vieille méthode de brassage dont on ne parle presque plus mais qui aurait fait fureur à l’époque de Gilgamesh : la fermentation du pain sec.
Dans l’hymne à Ninkasi, déesse de la bière, le bappir y est mentionné comme un ingrédient clé : ce pain serait mélangé avec de l’eau, du malt et d’autres éléments fermentescibles, servant à démarrer la fermentation.
Ulrike Steinert est une assyriologue et historienne de la médecine ancienne. Selon elle, le bappir désignait probablement un levain ou un pain-souche fermenté, fonctionnant à la fois comme base glucidique et levure naturelle. Un autre chercheur, Harriet E. W. Crawford, opine que le bappir était spécifiquement préparé pour servir d’ingrédient à la bière.
Santé!

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.



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