Les connaisseurs de la bière au Québec se souviennent tous du scandale de Dow, le “Watergate” de la bière dans la province de Michel Tremblay. Entre août 1965 et avril 1966, une quarantaine de personnes se retrouvent hospitalisées pour des troubles cardiaques mystérieux. S’en suit une investigation publique où enquête, opinion, marché et technologie mêlent tous les pions sur l’échiquier.

L’âge d’or des brasseries nationales
Avant de parler de Dow, il faut savoir que le marché de la bière au Canada, vers 1960, était séparé entre deux grands consortiums, quelques titants commerciaux et des centaines de brasseries beaucoup plus modestes
Dow était une des bières de la grande Canadian Brewery, un recoupement de brasseurs issu lui-même de la fusion d’un groupe brassicole en Ontario avec le national Brewery opérant surtout au Québec. Dans ce petit monde tissé serré, le marché est concentré dans ces deux grosses provinces. À plus petite échelle que ces deux groupes industriels, on trouve bien sûr Labatt et Molson qui sont en pleine ascension, ainsi qu’un peu plus de 200 brasseries de taille moyenne à l’échelle du pays.
Dans les années 1960, les bières sont encore associées à une brasserie, mais c’est en train de changer grâce aux marques. Désormais, avec l’explosion de la pub, la révolution télévisuelle, les sports commandités, les bières ont une vie, ils ont une âme, ils ont une voix. Et Dow a toute une voix!
Tout ceci mène donc à une forme de consolidation pour la Canadian Brewery, qui concentre son offre autour de six grandes marques : la Black Label, la Old Vienna, la O’Keefe, la Dow, la Black Horse et la Red Cat.
Toutes ces bières dominaient la géographie des Maritimes jusqu’en Ontario. Si la O’Keefe et la Black Label sont bien reconnaissables encore aujourd’hui, la Old Vienna est encore disponible dans quelques coins de l’Ontario.
Dans tout ce beau lot, la Canadian Brewery avait misé le plus gros sur le Dow. C’était la plus grosse brasserie à Montréal et très probablement la bière avec le plus grand nombre de buveurs. De 1909 jusqu’à 1952, Dow a abreuvé bien des fois dans la Belle Province, obtenant près de 50% de part du marché au Québec. Dans la ville de Québec, elle accapare jusqu’à 85% du marché.
Au début 1960, Dow est donc omiprésent dans la province. La publicité télévisée est alors en plein essor et la Canadian Brewery ne lésine pas sur l’affichage. Elle est l’une des premières à prendre pleinement avantage de cette petite révolution médiatique. Aussi, l’amélioration du niveau de vie et l’augmentation des salaires fait couler encore plus de bière qu’avant. Par-dessus tout, Dow se vante de faire de l’excellente bière depuis des siècles.
Le point culminant de cette ascencion sera l’exposition universelle de Montréal en 1967. Pierre Gendron, président de la brasserie Dow, est aussi un astronome amateur. En 1966, il inaugure planétarium Dow, un grand kiosque de l’exposition universelle. Quoi de mieux pour ancrer solidement Dow dans un avenir houblonné et doré.
Personne ne se doute que la brasserie sera rayée de la carte en moins de trois ans…
Un problème s’annonce
En août 1965, on admet un premier patient aux urgences pour des problèmes respiratoires aigus. Il est livide et très amoché. Bientôt, c’est une vingtaine d’autres qui le suivent. En tout, 48 patients âgés de 25 à 66 ans entrent aux urgences à Québec entre août 1965 et avril 1966. La plupart se plaignent de douleurs à la poitrine. Certains vont mourir en moins de 24 heures après leur hospitalisation.
Devant cette épidémie subite de problèmes cardiaques, les docteurs ont bien de la peine à trouver une cause commune. Ce genre de symptôme est plutôt rare, et rarement si foudroyant. On pense d’abord à une infection virale, et on fait le tour des « bibittes » exotiques alors connues dans le monde, mais on écarte rapidement l’idée, faut de données probantes. Avec beaucoup de sourcils froncés et de confusion, on diagnostique une myocardite, c’est-à-dire une inflammation du muscle qui entoure le cœur.
Force est de constater que rien ne lie ensemble tous ces patients. Rien sauf une chose : ils boivent beaucoup de bière! Mais pourtant, si la bière est le problème, comment expliquer que la grande majorité des gens s’en tirent ? Et pourquoi cette infime minorité de victimes est-elle terrassée par un accident cardiovasculaire ? N’est-ce pas plutôt la preuve que la bière n’est pas le coupable ?
En mars 1966, le ministère fédéral de la santé publique lance officiellement une enquête. Mais déjà, les journaux se saisirent de l’affaire. Les experts ont beau répéter qu’on ne sait toujours rien, mais la crise brasse des ragots et ébruite bien des rumeurs. La crise fait les manchettes à répétition dans La Presse, Le Journal de Montréal et Le Soleil.
Comme la pression monte, les élus se sentent obligés de se prononcer. Le député de Québec-Est à la Chambre des communes s’exprime enfin : « Selon moi, il n’est pas prouvé que les décès ne soient pas liés à une certaine marque de bière. »Voilà un beau coup qui rassure tout le monde, mais ne dit rien de neuf. C’est l’impasse. Le moulin à rumeurs prend de la force.
Heureusement, l’enquête de Santé publique annonce finalement qu’aucune brasserie n’est en cause. Pourtant, les dirigeants de Dow n’ont pas voulu prendre le risque d’attendre. Dow prend la décision radicale de récupérer toute la boisson Dow alors en circulation. Près de 500 000 gallons de Dow sont jetés dans les drains. Dow décide de passer toutes ses installations au peigne fin, vide ses cuves, récure son équipement et fait le grand ménage. L’opération coûte excessivement cher : au-dessus d’un million de dollars, une somme astronomique à l’époque.
Panique totale chez les patrons ou rarissime forme de bonne foi ? Avec le recul, cette réponse paraît exagérée. Pourtant, la compagnie est fière d’elle : on ne pourra pas dire qu’ils n’ont pas été prudents. Mais dans l’opinion publique, cet excès de zèle est suspect. Pour certains, le vidage des cuves est un aveu de culpabilité. Pour d’autres, c’est l’occasion d’aller voir ailleurs, deux très mauvaises nouvelles qui s’ajoutent bientôt à une troisième.
En juillet 1966, le docteur Jacques Gélinas, sous-ministre de la Santé, affirme que la bière Dow, de même que beaucoup d’autres bières, contient un additif nocif appelé sulfate de cobalt. Cet additif est utilisé pour embellir le collet de la bière, ce qui permet d’amener la bière en production plus rapidement. Même s’il est clair que le sulfate de cobalt est communément utilisé sur le marché, l’opinion publique commence à voir un lien direct entre son usage et les décès de mars.
Le baril Dow éclate
Dow empire la crise en croyant l’apaiser. Avant même que le ministère de la santé Publique la libère de tout blâme, le drainage d’un demi-million de barils combiné à la médiatisation du sel de cobalt fera brutalement chuter le cours des actions de la compagnie. La machine infernale est en cours : aux yeux de la province, la chute des prix des actions paraît confirmer la faute.
La méfiance pour la bière Dow prend place. La ville de Québec, suivie par le reste de la province, prend position contre Dow, aidée par l’expansion de Molson, Labatt et d’autres grandes brasseries commerciales. Dès 1968, toutes les installations au Québec sont fermées.
La Canadian Brewing laisse la Dow et investit dans la O’Keefe et la Carling. En 1989, la marque O’Keefe passe sous la possession de Molson.
À partir de maintenant, la Québec sera la province de la Labatt 50, de la Laurentide et de bien d’autres marques aujourd’hui liées à des consortiums internationaux.

Dow : une bière qui brasse encore des débats
Luc Nicole-Labrie est historien et spécialiste en interprétation historique. Il faut se garder des grandes déclarations, dit-il au Temps d’une Bière. Au final, personne n’a pu démontrer que le sel de cobalt était réellement fautif ou que Dow était réellement responsable de toute cette tragédie. Une théorie suggère que l’empoisonnement aurait été dû aux produits d’assainissement des cuves. On parle aussi d’une enzyme appelée saponace bonne pour le moussage.
On apprendra plus tard que cette crise médicale n’est pas un fait isolée. La même chose arriva aux États-Unis à Omaha. Dans cette ville américaine, un petit nombre de buveurs costauds se retrouve pareillement terrassé. Des études concluront à plusieurs facteurs de cause exacerbés par une mauvaise alimentation, une consommation excessive et la présence de sulfate de cobalt.
On apprend aussi que bon nombre de buveurs sont pratiquement en jeûne tellement ils ont l’estomac creux, ce qui empirerait les facteurs de risque. L’autopsie pratiquée sur les patients révéla des cœurs recouverts de bandes noirâtres.
Le docteur et cardiologue Yves Morin, qui joua un rôle-clé dans la crise donna le nom de « Cœur Tigrés » à son récit des événements. Morin résume les erreurs de Dow dans une conférence plusieurs années plus tard : « Tout ce que la brasserie Dow avait à faire, finalement, c’était de réduire la quantité du métal cobalt dans la bière de Québec en le ramenant au même niveau que celle de la bière de Montréal. »
La dégringolade de Dow était loin d’être inévitable. À vrai dire l’opinion publique était fermement biaisée pour cette brasserie qui revendiquait l’héritage – ou tout au moins l’emplacement géographique – de la brasserie historique Jean Talon.
Quand la presse annonce les débuts de l’enquête, la brasserie n’est nommée nulle part. Tout au long de l’enquête, les rumeurs sur la bière responsable sont démenties avec succès, jusqu’au moment où Dow prend la décision fatidique de l’hyper-prudence, une erreur tactique qui loin de diluer les peurs lui fait tout perdre.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus. Il est aussi copropriétaire du studio de balado Uber Flix et du site de technologies Uber Optimized.



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