En Rome Antique, le vin n’est pas seulement la boisson la plus prisée, c’est aussi un art de vivre, une virtu civique et un moteur économique. Dans les anées 80 pourtant, un chercheur américain a mis tout cela en doute en postulant que des traces importantes de plomb dans les coupes utilisées par les empereurs romains aurait pu expliqué le déclin et la chute de l’empire romain. Cette histoire a fait pavé dans la marre, et depuis le débat est ouvert.
Avant de plonger dans ces découvertes, rappelons une phrase célèbre de l’historien romain Pline l’Ancien sur le sujet: « Le vin est la lumière du soleil captive dans l’eau. » Cependant, si cette lumière était capturée dans des récipients de plomb, le soleil aurait-il laissé un arrière-goût toxique dans chaque verre? En effet, les abstinents de ce nectar du bon goût sont regardés avec la plus profonde suspicion.
Il existe une croyange générale, à l’époque, que le vin révèle les vraies intentions. Celui qui ne boit pas ne se révèle pas! Aussi la pression sociale est-elle très forte. D’un autre côté, ne rêvons pas : il s’agit d’alcool et certains de ces vins étaient excellents. Les Romains, comme les Égyptiens avant eux, avaient même leurs grands crus, comme le prestigieux vin de Falerne.

Le Plomb dans la Poterie : Un Soupçon de Mort dans la Vie Quotidienne
On connaissait sans doute le plomb autour de Rome il y a plus de 5,000 ans. Le plomb était un matériau important du fait de sa polyvalence. C’est le mot plomb qui donna le nom latin plumbum, lequel donna naissance au mot plomberie. Effectivement, les Romains étaient bien plombés. Le plomb était non seulement utilisé comme couche de protection des aqueducs, mais aussi fréquemment dans les vases et les contenants de qualité supérieure.
Le plomb était réputé avoir des vertus médicales, ou à tout le moins des effets bénéfiques sur le corps: on en mettait dans les cosmétiques, les médicaments et même comme conservateur alimentaire. La poterie romaine, avec son éclatant vernis plombifère, était omniprésente dans l’empire. Des amphores aux tasses à boire, le plomb était souvent l’ingrédient secret. Des analyses modernes ont montré que le vin acide aurait pu dissoudre lentement le plomb, le mélangeant ainsi à la boisson des dieux.
Une Empire bien Plombé!
Les Romains faisaient littéralement du jus de plomb. Disposant d’énormes quantités de raisin, les citoyens romains concoctaient un syrop sucré à base de vin chauffé dans des pots faits en plomb! Les ions de plomb s’infiltraient dans le jus et se combinaient avec l’acétate issu des raisins. Le sirop obtenu était très sucré et utilisé dans les vins ainsi que dans une grande variété d’aliments.
Sur les 450 recettes d’un livre de cuisine de cette époque (le livre de cuisine d’Apicius), 100 mentionnaient l’utilisation de ces sirops. Les Romains raffolaient également de leur vin, les aristocrates en consommant entre 1 et 5 litres chaque jour. Les chercheurs qui ont recréé certains de ces sirops ont trouvé des concentrations de plomb environ 60 fois supérieures à ce que l’EPA autorise dans l’eau potable publique.

Le vin plombé a-t-il causé le déclin de l’Empire Romain?
On savait depuis au moins 1943 que l’exposition au plomb pouvait avoir des effets nocifs pour la santé. Mais l’idée d’une relation directe entre cette exposition à un cataclysme civilisationel a été lancée par le géochimiste Jerome Nriagu en 1983 dans étude controversée publiée dans le New England Journal of Medicine, soutenant que l’empoisonnement au plomb a contribué à cette chute.
Jerome Nriagu, partant des données disponibles sur la consommation de vin et sur la proportion de plomb dans les coupes utilisées par l’élite romaine, a extrapolé sur les moyennes d’exposition de l’empire roman pour arriver à un résultat pour le moins inquiétant. Ses estimations suggéraient que le Romain moyen était exposé à une quantité très élevée de plomb. Il conclua que l’ingestion chronique de plomb avait causé de larges problèmes de santé parmi l’aristocratie romaine, y compris la goutte, le déclin mental et l’infertilité, contribuant au déclin de la société romaine.
La thèse a été sitôt critiquée par des meneurs de file sur l’histoire de Rome, en majeur partie pour avoir mal interprété les sources classiques. Nriagu s’est basé sur des sources secondaires pour étayer ses arguments, notamment en citant le philosophe stoïcien Musonius Rufus via une œuvre gastronomique du XIXe siècle, interprétant les écrits de manière littérale pour affirmer que la goutte saturnine, une manifestation de l’empoisonnement au plomb, était répandue parmi l’aristocratie romaine.
La critique s’est intensifiée avec d’autres experts, comme Waldron, soulignant la simplification excessive de Nriagu à attribuer la complexe décadence de Rome à une seule cause. Nriagu a défendu son approche en rejetant les critiques, mais ses méthodes ont soulevé des questions valides sur la fiabilité de ses sources et interprétations. Par exemple, son utilisation d’une traduction de Musonius Rufus pour affirmer l’omniprésence de la goutte parmi les élites romaines, sans considérer des traductions plus autoritatives disponibles, montre une certaine négligence dans l’examen critique des matériaux utilisés.

De la poudre aux yeux? Pas si vite!
Bien que les travaux du biochimiste aient été sévèrement rejetés, il existe quand même un consensus autour des dangers du plomb. Plusieurs études subséquentes ont démontré le danger omniprésent du plomb chez les Romains sans pour autant l’identifier comme une menace à l’échelle de l’Empire. Cela dit, quelques éléments probants suggèrent effectivement que le plomb posait un réel danger à la santé publique, et ce, dans la vie de tous les jours.
Prenons l’exemple de la sapa, un concentré de jus de raisin utilisé comme édulcorant, souvent préparé dans des récipients en plomb. Comme les Romains avaient la dent sucrée, mais que le miel et la canne à sucre étaient rares et chers, il était très fréquent d’utiliser un type de plomb transformé comme édulcorant, ce qui aurait pu entraîner une exposition importante au plomb parmi la population romaine.
En revanche, une recherche sur les effets du plomb sur la santé des enfants romains a révélé une corrélation négative entre l’âge au décès et les concentrations de plomb dans l’émail dentaire de base, suggérant que l’intoxication par le plomb était un facteur contribuant à la forte mortalité infantile et à la morbidité infantile dans le monde romain.
Cela dit, une vue d’ensemble suggère que la contamination au plomb état somme toute assez limitée comparé aux moyennes d’aujourd’hui. Ainsi, des études sur le contenu en plomb des squelettes de l’époque romaine montrent qu’il a atteint un pic à un niveau seulement 41-47% de celui des Européens modernes, suggérant que l’intoxication chronique par le plomb n’a pas contribué de manière significative à la chute de l’Empire romain d’Occident.
La Chute de l’Empire : Un Cocktail de Facteurs
Bien sûr, attribuer la chute de l’Empire romain uniquement à l’empoisonnement au plomb serait simpliste. Comme l’a souligné l’historien Edward Gibbon, l’effondrement de Rome était un « processus graduel et complexe ». Le plomb aurait été l’une des nombreuses gouttes dans le tonneau déjà débordant des problèmes sociaux, économiques et politiques.
Rappelons également que l’Empire Romain a connu une série de crises menant à sa dissolution finale : les crises de succession du troisième siècle, la pression migratoire de groupes nomades bien armés, la disparition des deniers publics due à la corruption, la personnalisation du pouvoir romain, les guerres intestines des 4e et 5e siècles, etc.
En conclusion, la question de savoir si le plomb a contribué à la chute de l’Empire romain reste un débat ouvert. Cependant, une chose est sûre : la poterie romaine, aussi brillante soit-elle, cache peut-être une histoire plus sombre que celle que nous avons imaginée. Alors, la prochaine fois que vous siroterez un verre de vin, peut-être devriez-vous vous demander : « Voulez-vous vraiment un peu de plomb dans votre vin? » C’est à vous de décider, en espérant que votre choix soit aussi sage que celui des Romains.
Cheers, et n’oubliez pas de lever votre verre à l’histoire, même si elle est parfois un peu plombée!
Bibliographie :
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- Som Sharma, Charu Sharma, Lead Poisoning – The Roman Scenario and Today’s World, (2016).

Pierre-Olivier Bussières est l’auteur du podcast Le Temps d’une Bière, producteur de Hoppy History et rédacteur en chef du média Le Temps d’une Bière. Il détient un diplôme d’études supérieures en sciences politiques de l’Université Carleton.



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