Et non, ce n’est pas une influenceuse sur Instagram. Petite mais efficace, l’organisation Beer Babe Family se promène aux quatre coins du Canada et des États-Unis pour soutenir les femmes impliquées dans le milieu brassicole. Son mandat : créer un réseau de soutien au féminin, d’un océan à l’autre.
« On se concentre sur l’amour, sur l’entraide, et on reste loin du politique. »
Fondée en 2020, l’OBNL nord-américaine compte quatre bénévoles qui font le pont entre les brasseries, les consommateurs et différents événements visant à soutenir les femmes, où qu’elles soient dans le milieu : consommatrices occasionnelles, brasseuses professionnelles, juges cicerones ou sommelières de bière.
Beer Babe Family pratique également un des rituels les plus sacrés (et les plus efficaces) de la microbrasserie québécoise : les collabs.
C’est ainsi que Le Temps d’une Bière recevait, début avril, une belle caisse de porters aux mûres — une délicatesse onctueuse au goût velouté de chocolat et de café, relevée par une touche acidulée. Cette bière provenait directement de la brasserie Cardinal, à Hudson, dont l’une des employées, Catherine Leclerc, fait aussi partie du conseil d’administration de Beer Babe Family.

Durant la seule année 2025, Beer Babe Family s’enligne non moins de 45 lancements de bières collaboratives, contre en 2024 — signe que l’engagement des femmes dans le milieu est en plein essor.
Roxy Brossoit, l’une des coordonnatrices de l’OBNL, s’est entretenue avec Le Temps d’une Bière et nous a expliqué son mode opératoire.
« Les micros remettent en moyenne entre 0.50 $ et 1 $ par pinte. Aux États-Unis, comme en Idaho, certaines donnent 1 $ par 4-pack. D’autres brassent seulement un fût. Les microbrasseries peuvent recevoir un reçu de don. Ces bières sont encannées de province en province. »
En plus des bourses, Beer Babe Family prête aussi les services de leur consultant Ryan Hansen, basé en Californie, pour une gamme de services adaptés aux microbrasseries.
Une famille pour les femmes de la bière
L’OBNL naît en 2020 sur Instagram, de la rencontre entre Roxy et Rachel, deux passionnées de bière artisanale. D’abord un simple regroupement de femmes qui aimaient la bière, Beer Babe Family commence à se faire approcher, dès 2021, par des microbrasseries et des brasseurs amateurs pour des collaborations, souvent dans l’optique de lever des fonds pour des causes charitables.
« Nous, on travaille dans le milieu, on sait combien c’est difficile pour les femmes. On offre une bourse pour aider les entreprises à s’améliorer. Si une brasserie a besoin de rénover quoi que ce soit, ça peut aider. Les bourses sont destinées aux femmes, qu’elles soient propriétaires ou employées. »
La première bourse est décernée à Mary Beth Keefe, de la Granite Brewery à Toronto, afin d’acheter un fermenteur. Étonnamment, Beer Babe Family n’a reçu aucune candidature pour le concours québécois jusqu’à maintenant, contre des dizaines en Ontario, en Colombie-Britannique et aux États-Unis.
« En Ontario, on a une dizaine de lancements par année, contre une seule bière par année au Québec. C’est paradoxal. Au Québec, c’est encore plus difficile de se faire prendre au sérieux qu’ailleurs. Comme les femmes sont perçues comme plus égales au Québec, on ressent moins le besoin d’un soutien spécifique. »
Peut-être est-ce à cause des coûts plus élevés pour ouvrir une microbrasserie au Québec ? Ici, ouvrir une brasserie coûte environ 1,5 million de dollars. Les bourses offertes par Beer Babe Family sont bien plus modestes que les montants exigés par les fondations d’entreprises ou les grandes rénovations. Aux États-Unis, lancer une brasserie coûte environ 150 000 $. Roxy croit que c’est surtout une question de culture.
« Au Québec, la position des femmes dans le milieu brassicole est moins pire qu’ailleurs au Canada et aux États-Unis. »
« Aux États-Unis, on me dit souvent : “Oh là, c’est pas une bière pour toi, ça. Tu veux pas quelque chose de plus… pour une fille ?” Alors que moi, j’adore les grosses bières barriquées ! La perception des femmes dans le brassicole est encore très arriérée aux États-Unis. Quand les femmes rencontrent Beer Babe Family, elles se sentent tout de suite soutenues. Y’a de l’espoir au bout de la ligne. »
Être femme en terre de bière
D’après la Brewers Association, les femmes représentaient 23 % des propriétaires de microbrasseries aux États-Unis, alors que 41 % comptaient au moins une femme comme copropriétaire. Les microbrasseries 100 % dirigées par des femmes ne comptaient que pour 2 %. Craft Beer Girl, un autre réseau engagé pour les femmes centré sur l’inclusion, estime que les femmes représentent 15 % de la consommation de bière artisanale au pays.
Selon l’Association des microbrasseries du Québec, moins d’une quinzaine de microbrasseries dans la province sont dirigées par des femmes.
« C’était nous, avant, qui brassions la bière », déplore Roxy au téléphone.
« Dans la tête des gens, les femmes sont dans la cuisine et les hommes au brassage », explique Fannie Bessette, propriétaire de la brasserie Brouemalt.
« Pour eux, c’est pas un métier de femme, donc c’est difficile d’être prise au sérieux. Et pourtant, historiquement, la bière, c’est un métier de femme. »

Il faut dire que bien des choses ont changé depuis que les femmes préparaient les ancêtres de nos bières modernes, en Mésopotamie, il y a plus de 5000 ans. Pour ne nommer que quelques stigmates : la diabolisation des brasseuses à la fin du Moyen Âge, la chasse aux sages-femmes herboristes accusées d’hérésie, et l’industrialisation de la brasserie — réservée aux hommes, les seuls à pouvoir emprunter des fonds jusqu’à l’époque moderne.
Pour Fannie, il reste un travail d’éducation à faire afin de normaliser la place des femmes dans l’industrie brassicole.
« Ce ne sont pas les autres brasseurs ni les gens de l’industrie qui font des commentaires déplacés. C’est plutôt la clientèle qui, parfois, par étonnement, me lance des remarques désobligeantes. »
« De temps en temps, quelqu’un entre dans l’atelier sans mon consentement pour me demander si j’ai besoin d’aide. Une fois, on m’a déjà demandé pourquoi je ne faisais pas plutôt de la confiture. La plupart du temps, c’est avec humour, sans malice. Le fond n’est pas méchant : ils essaient de briser la glace. Mais ça reste désobligeant. »
Une Pinte Pour Tous les Sexes
Une bonne bière est une bonne bière partout, et les joies de la pinte se fichent joyeusement de votre genre ou couleur. Si boire est un plaisir de bonne compagnie, préparer ce boire est un droit de tous et toutes. Ainsi Beer Babe Family est une de ces organisations qui travaille sans compter ses heures à normaliser l’égalité des buveurs et des buveuses, une collab à la fois.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


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