J’ai toujours été le gars qui proposait à des collègues d’aller prendre un verre après la job. Ma politique interne se résume pas mal à m’arranger pour que, quoi qu’il arrive, on s’entende tous assez bien pour aller prendre un verre ensemble après le job. À chaque entrevue pour un poste, je finissais avec la même question : “quelle est votre position en matière de 5 à 7 ?”. C’était une preuve de sociabilité, de bonne entente, voire d’esprit d’équipe. En général j’étais engagé.
Aujourd’hui, j’aurais peur de passer pour un alcoolique en disant ça. Les bénéfices sociaux dérivés de la boisson fermentée la plus populaire au monde ont été lessivés sur la place publique par les torts causés à la santé et les abus du passé.
C’est un fait connu : les jeunes adultes ne boivent plus d’alcool, la consommation d’alcool stagne et c’est une bonne nouvelle à bien des égards. Mais ce que la grande tendance ne dit pas, c’est que c’est d’abord la consommation sociale qui pique du nez, alors que la consommation individuelle continue de monter. Et c’est de ça dont je veux parler aujourd’hui.

La Solitude dans un verre vide
Depuis plusieurs années déjà, le monde occidental subit une pandémie de solitude. En 2023, l’Organisation Mondiale de la Santé nous disait que nous sommes en pleine pandémie de solitude, citant des études récentes selon quoi 5 à 15% des adolescents se disent “seuls”. Jamais l’idée de rencontrer un étranger n’a fait peur à autant de monde. Aux États-Unis, un quart des hommes disent n’avoir aucun ami proche. Le magazine américain the Atlantic proclamait le siècle anti-social.
Dans son mémorable ouvrage The Anxious Generation, Jonathan Haight décrit comment la consommation de bière des adolescents la bière a baissé de près de 20% en 15 ans aux États-Unis. Dans un sondage de Santé Canada, la moitié des Canadiens disaient s’être abstenus pendant les derniers 7 jours.
Si la génération des Milléniaux dépensait 30 milliards USD par année sur l’alcool, les gen Z frisent à peine le 2 milliard. Au Québec, on voyait une diminution de 5 à 10 % des sorties au restaurant et au bar pour la seule année 2023. Le Québec a ainsi connu une baisse de 33% de ses permis de bars actifs.
Brasser de la solitude
Mais voici une autre leçon de COVID-19: les gens seuls boivent plus, et ils sont plus anxieux.
Une revue de littérature montre que la consommation solitaire d’alcool est liée à des symptômes de dépression, à une instabilité émotionnelle et à une détresse accrue. Les personnes souffrant à la fois de dépression majeure et de dépendance à l’alcool boivent seules plus souvent, tout comme celles ayant peu de problèmes de consommation mais des taux élevés de dépression.
S’il est vrai que l’alcool tue beaucoup plus de gens chaque année que la crise des opioïdes, le nombre des victimes et bien en dessous des pertes dues à la solitude. Les personnes seules sont à plus haut risque de maladies cardiovasculaires, de dépression et de suicide. Elles ont des fonctions immunitaires diminuées, avec un risque accru de près de 28% de mortalité prématurée. Une méta-analyse de 90 recherches sur les liens entre la solitude et les décès prématuré, totalisant deux millions d’adultes, donne un risque accru de 32% de mourir de quelque cause que ce soit aux personnes seules.
Entre ici le pub de quartier
Ma première visite d’un pub à Londres remonte à il y a cinq ans. Je rencontrais un diplomate canadien entre deux réunions. Mon contact était à Londres depuis deux ans et il capotait sa vie dans l’ambiance pourtant légèrement sinistre de la vieille cité impériale.
Il me disait sa fascination pour cette vieille institution où le punk et l’homme d’affaires partagent, pour le temps d’une bière, un même pied d’égalité. Le pub, ce lieu hors-du-temps où on passe du travail au privé, du statut à l’instant, du souci à la causerie.
Le pub était censé être la « maison sur la route » pour les voyageurs loin de chez eux. La légende veut qu’un pub ait d’ailleurs été, au tout début, un public house, où les gens pouvaient s’inviter pour déguster de la bière domestique, faible en alcool.

Ce que j’aime du pub, et surtout du pub de quartier, c’est que c’est l’endroit idéal pour bâtir des liens sociaux réels. Il y a des chercheurs qui ont sérieusement étudié ce phénomène et les résultats sont fascinants : les gens qui fréquentent régulièrement un “community-style pub” se disent plus heureux, plus connectés à leur voisinage et plus soutenus émotionnellement. Le professeur Robin Dunbar – le gars derrière le fameux “nombre de Dunbar” – explique que ces lieux favorisent un sentiment d’appartenance et renforcent les liens sociaux de manière très concrète.
Jonathan Haight parle en particulier de la longue chaîne d’intermédiaires entre les purs inconnus et les proches que constituent les voisins, commerçants, et multiples autres rôles que l’on croise souvent sans jamais vraiment les connaître. Le pub est le lieu de rencontre avec ces inconnus familiers, et la bière est (souvent) le protocole de présentation.
Les bénéfices sociaux : quand la bière rassemblait ciel et terre
Une étude menée auprès de personnes âgées a démontré que les buveurs modérés engagés dans des interactions sociales régulières rapportaient moins de symptômes de dépression, plus de satisfaction de vivre et une meilleure perception de leur réseau social. Dans un cadre sain, la pinte du vendredi soir peut donc devenir un vrai bouclier contre l’isolement et le repli sur soi.
Boire un verre ensemble, c’est aussi, en quelque sorte, sortir du temps séculaire de la vie courante, une “pause” dans le quotidien. L’historien de la religion Mircea Eliade regrettait justement dans Le Sacré et le Profane, que les modernes aient brisé la frontière précieuse entre le temps « normal » et le temps des « rites », nous condamnant à un univers de travail en continu, sans espace pour recharger nos batteries mentales.

Même s’il parlait très clairement de trucs religieux, l’espace alloué à autre chose que la vie ordinaire se prête tout aussi bien au temps qu’on prend pour un verre en bonne compagnie.
Le pub devient alors un sas entre le travail et la maison, un espace intermédiaire pour ventiler, rigoler, parfois même philosopher – ou du moins se sentir moins seul. En somme, quand il est bien encadré, l’alcool peut agir comme un liant social puissant, un vieux remède contre un mal bien contemporain : l’isolement (Brodsky & Peele).
Dans leur synthèse sur les bénéfices psychosociaux de l’alcool modéré, Brodsky et Peele parlent de “petits rituels” qui aident à gérer le stress, renforcer les liens d’amitié et même à structurer la vie communautaire autour de moments partagés.
En fait, il semble que se bourrer religieusement en gang ait été, pendant longtemps, l’aspect social le plus important des humains.
Dans les vieilles histoires de Babylone, la déesse sumérienne civilise l’homme sauvage Gilgamesh en lui faisant boire de la bière. Dans la mythologie scandinave, le dieu-fou Odin passe sa vie à la recherche de la légendaire boisson Óðrœrir, réputée comme étant l’ultime source de sagesse. Dans le Pérou antique, l’ivresse publique était considérée comme de bon goût. Les grecs se bourraient religieusement la face dans des symposiums animés par une sorte de DJ des libations nommé symposiarch qui distribuait les rations à boire en proportions méticuleusement équitables pour que tout le monde se soule au même rythme.
Deux méta-analyses de sociétés traditionelles pour lesquelles il existe des études anthropologiques voient un lien fort entre la recherche d’états de conscience altérés et les rituels religieux.
Dans une revue de 488 études anthropologiques la chercheuse Erika Bourguignon note que 89% des rituels en lien avec une quelconque intoxication chimique (y compris des trucs hallucinogènes en quantité biblique). Une seconde revue littéraire de 140 cultures conduite par Emily Pitek sur les pratiques religieuses extatiques compte 71% de références à des boissons alcoolisées et l’ivresse.
Cette intoxication est bien sûr l’effet d’un poison. Mais ce poison a tout de même, des bénéfices notables sur la société lorsqu’il est consommé en quantité modérée dans un contexte établi, et surtout, sous la supervision d’un groupe commun.
Pour commencer, les buveurs « sociaux » ont plus d’amis. En libérant de grandes quantités d’endorphines, l’alcool crée – en quantités modérées – des conditions de bien-être qui facilitent les liens sociaux et l’attachement.
L’alcool court-circuite ensuite le cortex préfrontal, quartier général du jugement et des calculs, des décisions. La molécule désactive nos gardes, délie les langues, embellit notre estime de nous et des autres.

Les gens qui vivent le plus longtemps sont des gens qui boivent. Une étude de la National Health Institute sortait un étude en 2020 suggérant une corrélation positive entre la longévité et la consommation régulière d’alcool. Vous allez me dire que c’est absurde : l’alcool est légitimement considéré comme un poison. C’est la raison même pour laquelle on la boit. Parce que c’est de l’eau corrompue par la fermentation dont la toxicité – un bactéricide naturel – produit l’effet qu’on appelle gentiment “ivresse”.
Qui boit ensemble se soude ensemble. Nous, enfants du 21e siècle, n’avons malheureusement entendu que les excès de ces exercices. La boisson a été surmédicalisée, passant du domaine social et culturel à la stricte équation du plus ou du contre.
Dans son bestseller Drunk, Edward Slingerhand argumentait que la modernité avait manqué le panneau en réduisant la dimension des intoxicants à la stricte condition médicale. Et que fait-on des rituels sacrés qui nous font mettent hors du temps, suspendent les rôles sociaux et confinent dans des parenthèses les grandes urgences de la vie ?
Adoptez un bar, découvrez votre quartier
Il fut un temps où la biere était notre amie. Si on allait jusqu’à en mettre dans notre soupe (les premières bières étaient une sorte de gruau), il y a bien longtemps que nous nous sommes écartés des abus du Far Ouest ou tout le monde calait du whisky à tout bout de champ.
À l’heure où la bière n’est plus du tout nécessaire à la survie, elle devient peut-être de plus en plus nécessaire à la vie pour nous rappeler que nous sommes avant tout une communauté vivante. Et si vous trouvez stressant d’aller vers l’inconnu ou vers l’inconnue, essayez donc de leur offrir gentiment un verre.
À l’heure du local et des guerres tarifaires, voici le message du Temps d’une Bière à tous les amateurs de bière :Trouvez-vous un brewpub, allez boire une bière de chez vous et rencontrez un nouvel ami ou une nouvelle amie.
Allez relancer la société en présentiel, pour le temps d’une bière…ou d’un café!
Ressources sur la solitude
💬 Ressources en ligne pour briser l’isolement
- Jeunesse, J’écoute
Soutien confidentiel par clavardage ou téléphone pour les jeunes de 5 à 29 ans, partout au Canada. - La ligne d’écoute d’AMI Québec
Pour toute personne vivant de l’isolement ou accompagnant un proche en détresse psychologique. - Ligne 811 – Info-Social (Québec)
Parler à un professionnel en intervention psychosociale, 24h/24, 7j/7. - Meetup
Trouvez un groupe d’intérêt ou un événement local pour rencontrer de nouvelles personnes près de chez vous. - AmiEs-Solidaires
Réseau francophone de jumelage amical pour briser la solitude, basé sur des affinités humaines. - Friendship Line (Seniors, en anglais)
Service téléphonique gratuit pour les personnes âgées isolées, vivant au Canada ou aux États-Unis. - The Loneliness Project (en anglais)
Recueil d’histoires vraies sur la solitude, pour normaliser et comprendre ce sentiment universel. - Togetherall (anciennement Big White Wall)
Communauté de soutien mental anonyme, encadrée par des professionnels de la santé. - PAUSE – Pour une relation plus saine avec les écrans
Un site pour prendre du recul sur les écrans et retrouver des contacts humains en personne.

Pierre-Olivier Bussières : chroniqueur pigiste et analyste de risque, Pierre s’intéresse aux marchés de l’alcool et aux technologies disruptives. Il a notamment écrit pour Global Risk Insights, the Diplomate, La Montagne des Dieux, Diplomatie, Reflets et Impact Campus.


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