Le Temps d’une Bière

Quel était le but réel des alchimistes?

Les alchimistes souhaitaient-ils vraiment transmuter le plomb en or? L’alchimie est-elle avant tout une science prémoderne, ou une entreprise spirituelle? L’alchimie nous a néanmois donné l’art de la distillation, une approche séculaire de la médecine, et… évidemment, la chimie. La question n’est pas de savoir si les alchimistes étaient des philosophes qui naviguaient un peu aveuglément dans la science de l’époque, mais de savoir si, dans l’esprit du temps, la manipulation du monde extérieur était un objectif en soi.

Pour élucider ces questions, j’ai reçu Max Ducharme, brasseur et propriétaire des Bières Philosophales pour le Temps d’une Bière afin d’explorer ensemble l’histoire fascinante de l’alchimie, ce kaléidoscope d’histoire, de mystère et de traditions anciennes. Lui même une sorte d’alchimiste moderne, il s’intéresse à ce sujet depuis son plus jeune âge.

On reconnaît d’ailleurs la passion du Grand Oeuvre alchimique dans ses cuves : la plupart des bières régulières portent un nom de concept alchimique. Prenez la Nigrida par exemple, une stout bien vigoureuse qui rappelle la Longue Nuit de l’Âme, la première étape du processus alchimique qui de passer du côté obscur de la vie avant de renaître.

Or pour l’occasion, nous avons une pinte de Citrintas pour abreuver le fleuve d’idées shamaniques, mythologiques et alchimiques qui nous traversait la tête. La discussion s’est tout de suite plongée dans la philosophie médiévale, terreau culturel dans lequel l’alchimie a bouillonné avant de s’éteindre graduellement en Europe à la fin 16e siècle.

Une revue des fondations s’imposait : origines antiques de la chose, obsession de la transformation de l’or, pierre philosophale et immortalité. Ainsi pendant quatre siècle, de nombreux savants européens, parfois généreusement supporté par des monarchies cupides, se sont lancés dans une sorte de course aux armements chimiques…

Toutefois, Max n’est pas d’accord…

Max et moi sommes dans une impasse. C’est du “oui mais” à n’en plus finir. Si l’alchimie est surtout une démarche psychologique, on explique mal la ruine matérielle et professionelles des savants qui se sont dévoués toute leur vie à la pierre philosophale. Pourquoi alors des alchimistes comme Paracelse se seraient-ils battus toute leur vie pour évacuer la théologie de la médecine?

Dans ce cas, on explique mal pourquoi Rodolphe 2, empereur du Saint-Empire Germanique, a entretenu plus de 200 alchimistes sur son compte. Il est aussi difficile d’expliquer pourquoi les monarchies européennes ont cru bon d’interdire la manipulation alchimique de l’or.

L’alchimie n’a pas pour ambition d’empêcher mort ou de faire couler l’or. Ni même de changer la matière. L’alchimie est avant tout une démarche spirituelle. La matière n’est qu’un outil de perfectionnement de l’âme. Nos lentilles modernes ne nous font voir que la surface de l’alchimie: et nous passons à côté du language caché, hermétique, accessible seulement au initiés.

Le sens véritable des textes pratiquement indéchiffrables des alchimistes visaient en réalité à transmettre un savoir ancien, éminemment personnel, et dont le but était finalement la transcendance. Le recours à la pierre philosophale, à la transmutation, n’étaient que des allégories permettant à l’esprit d’échapper aux paradigmes limitatifs de leur époques.

Après une gorgée de bière, je me suis dit : mais attends un peu Max. Est-ce que ça n’est pas là précisément une lentille moderne ? Cette perspective qui fait de l’alchimie une démarche introspective correspond précisément à la vision jungienne de l’alchimie. Carl Jung, pionnier de la psychologie moderne avec Freud, a passé des années à consommer des écrits alchimiques, fasciné qu’il était par l’utilisation du symbolisme pour exprimer l’abstrait du monde. De toutes ses lectures, il conclue que le symbolisme de l’alchimie étant similaire au symbolisme du rêve, l’alchimie doit être le répertoire de l’inconscient collectif. Autrement dit, le véritable alambic de l’alchimie est celui qui distille la profondeur de l’âme.

En revanche, si l’alchimie n’est rien d’autre que la science empirique à ses balbutiements, alors toute la gamme de références anciennes et le secret qui entoure cette pratique sont tout aussi difficiles à expliquer. Cacher des pratiques passablement lucratives est une chose, mais recourir à la symboles de l’Égypte pharaonique pour convertir des métaux, ce n’est pas très pratique!

L’envers et l’en dessous

Il ne fait aucun doute que l’alchimie a fait l’objet de réinterprétations historiques, mais cela n’enlève rien à sa contrepartie spirituelle originelle. En tant que sujet de recherche, l’alchimie a souffert des mêmes transpositions politiques modernes que le Moyen Âge. Le terme farouchement inexact d’Âge des Ténèbres a longtemps bénéficié de la mauvaise presse du 19e siècle qui, dans sa célébration religieuse du rationalisme, avait relégué tout sujet d’introspection religieux à l’obscurantisme chrétien. Ainsi, c’est à la fin du dernier siècle qu’on commence à voir le Moyen Âge comme une période dynamique, progressiste et relativement cultivée. Pourtant cette réinterprétation est tout autant soumise aux paradigmes de l’époque : intérêt marqué pour les inégalités, défense des minorités, libertés individuelles, etc.

L’alchimie évolue parallèlement dans son historiographie. Du 12e au 16e siècle, l’alchimie était dans l’air du temps, et l’air du temps était pré-moderne. Les balbutiements de la science se mêlaient à la philosophie naturelle, ce qu’aujourd’hui on balayerait tout de suite du revers de la main en la qualifiant de “pensée magique”. Mais la pensée magique est la norme jusqu’à la modernité. On guérit le feu par le feu. Les objets ont une essence. L’air est peuplé d’esprits. La pierre peut pousser comme l’arbre. L’imagination médiévale est peuplée d’équivalences, d’analogies et d’allégories qui sont, dans une certaine mesure, plus vraies que la réalité empirique.

Rappelons aussi que la conception physique, chimique et astronomique du monde occidental se réfère encore à la pensée grecque, elle-même à deux pas de ses lointaines origines mésopotamiennes et shamaniques. On conçoit quatre éléments et aucun vide. Tout ce qui n’est pas matière est occupé par des esprits. La débat sur l’essence du ciel est sérieux et les alchimistes ne sont pas les seuls à s’y intéresser au Moyen Âge.

Guidés par l’esprit rationaliste de Platon et d’Aristote, les ordres chrétiens investissent dans la philosophie comme chemin secondaire vers la compréhension de Dieu. L’omnipotence de Dieu étant incontestée, l’étude de la nature n’est qu’une question plus pratique que celle de la théologie. Dans ce contexte, l’alchimie n’est ni une hérésie ni un péché : elle est l’avant-garde de la science sous l’oeil sceptique mais approbateur de l’Église.

Puis le 16e siècle, guidé par les grandes explorations, le progrès technique et l’imprimerie, multiplie les conditions fertiles pour la méthode empirique. Les symboles sont remplacés par les chiffres. L’analogie cède la place à la répétition. Des pas de géants sont franchis à l’ombre des laboratoires alchimiques : la cristallisation, la condensation et la distillation conduisent à la découverte de nouveaux éléments. La chimie s’affranchit de la volonté des esprits du monde. La naissance de la science proprement dite force l’alchimie a doubler la mise sur la spiritualité, avant d’être catégoriquement ridiculisée par les 18 et 19e siècles.

Or dès la fin du 19e, l’allergie à l’universalité rationnelle voit l’émergence d’une foule de mouvements ésotériques puisant dans les sources anciennes. Les miasmes existentiels des Guerres Mondiales appellent le rejet des fondements de la civilisation. La libération des moeurs des années 60 exige le rejet de l’autorité étatique et de la morale chrétienne. Puis vient les mouvement nouvel âge avec les expérimentations psychédéliques, et des pionniers humanistes qui prêchent la libération par les drogues divines, comme Terrance McKenna. Tout est prêt pour un grand voyage collectif vers un idéal passé qui crie l’allergie au monde post-moderne.

Dès le début du 20e siècle, des livres tel que le Kiballion promettent une lecture finale, éclairée de ce qu’était l’alchimie. Écrit par des auteurs anonymes, le Kiballion se veut la synthèse finale de ce qu’a été l’alchimie; un ouvrage unique qui fait écho à une tendance générale : réécrire le passé en prétendant revenir aux sources.

Le miroir est dans l’oeil du témoin

Un principe fondamental de l’alchimie pourrait détenir la clé de notre question insoluble : ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Une façon plus poétique de dire que la vérité est dans l’oeil de l’observateur. Égyptiens, Grecs et Sumériens avaient tous accumulé un énorme corpus de connaissances codifiées, dont la plupart ont été balayées par le temps. Seule la tradition orale a pu préserver une partie importante de ce grand trésor multi-civilisationnel.

Faut-il pour autant admirer ce qui est ancien et vieux? Tout humain est faillible. Il n’y a aucune raison de penser que nos ancêtres avaient compris quelque chose de fantastiquement supérieur à la portée des modernes. Les légendes de trésors inouïs, cachés derrière des symboles occultes qui nous parlent d’un âge d’or révolu, ne sont souvent que cela. De tous temps, l’humain a entretenu le mythe d’un âge d’or disparu, avec toute sa panoplie de prodiges et de merveilles.

Cette idée contredit le concept progressiste de l’oeil moderne : c’est par l’accumulation de connaissances, de technologies, et du monde matériel que la race humaine continue à progresser. On ne conçoit pas qu’un paradis artificiel, caché dans un grain de seigle contaminé par un puissant hallucinogène, ait pu donner une idée de la grandeur de l’univers sans une preuve issue d’un laboratoire.

Est-ce l’arrogance de notre temps ou du juste scepticisme contre la pensée magique? Si les mêmes outils qui nous font douter des miracles et de l’ésotérisme nous font également rejeter sans argument tout ce qui à trait à l’hallucination, ne nous privons-nous pas ainsi de la force la plus intellectuellement capable de notre cerveau?

Pierre-Olivier Bussières

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