Le Temps d’une Bière?

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Le Roi du Nord: le curé Antoine Labelle

Philippe Aubry anime une émission balado consacrée à l’Histoire des Laurentides.


Le curé Labelle… voilà un nom que les Laurentiens et les Lavallois sont amenés à croiser tous les jours. Toutefois, combien d’entre nous connaissent la figure mythique se cachant derrière ce nom? Ce n’est pas pour rien que la route 117, le “Chemin du Roy” des Laurentides, porte le nom de l’homme qui a déplacé des montagnes pour développer ce charmant coin de pays.

François-Xavier-Antoine Labelle naît le 24 novembre 1833 à Sainte-Rose, sur l’Ile Jésus (aujourd’hui Laval) de parents de condition modeste. Il grandit dans le contexte des rébellions patriotes de 1837, pour lesquelles la paroisse de Sainte-Rose est un important lieu de rassemblement des Patriotes. Il complète ensuite ses études au Séminaire de Sainte-Thérèse, aujourd’hui connu sous le nom du Collège Lionel-Groulx.

La prêtrise permet une ascension sociale et une éducation des plus complètes pour cet homme intelligent et talentueux , passionné d’histoire et de philosophie. Peut-être reconnaît-il que l’histoire s’écrit sous ses yeux alors qu’il assiste à l’exode des Canadiens français vers les États-Unis, attirés par les perspectives de jours meilleurs dans les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre.

Les années 1850 marquent en effet le début du grand exode appelé “la grande hémorragie” dans l’histoire du Québec; quelque 500 000 Canadiens français quittent le Québec. C’est une proportion alarmante quand on sait que la province ne compte que 1 200 000 habitants en 1871… Mais pourquoi les gens quittent-ils?

Dans les années 1800, les bonnes terres de la vallée du Saint-Laurent, la région habitée du Québec à cette époque, sont à pleine capacité. Sous le régime seigneurial, il est d’usage de diviser les terres familiales afin d’y asseoir sa progéniture. Or, ces terres ne peuvent être divisées à l’infini, d’autant plus que les familles de l’époque peuvent facilement atteindre 10 enfants. Faute d’espace où s’établir proche des siens, les gens décident donc de quitter les campagnes. Malheureusement, les villes du Bas-Canada, Montréal et Québec en l’occurrence, ne sont pas en mesure d’accueillir ce surplus de population, la structure industrielle n’étant pas suffisamment développée.

Antoine Labelle est alors prêtre dans une paroisse servant de lieu de passage pour les exilés à la frontière des États-Unis. Lui-même est tenté par l’expérience, avant d’être “appelé” par le Nord. Son évêque le promeut à la tête de Saint-Jérôme, paroisse prospère située dans les Laurentides. Inspiré par des hommes politiques comme l’ancien patriote Augustin Norbert Morin, il se lance dans mission colonisatrice. Labelle comprend que pour sauver la nation canadienne-française, il faut la maintenir sur sa terre natale. Pour y parvenir, il est toutefois nécessaire d’ouvrir des régions à la colonisation.

Pour le curé Labelle, la voie du salut passe par le Nord… et les chemins de fer! Le curé est un homme de son temps; il croit au progrès technologique issu de la révolution industrielle. Comme il se plaisait à dire : « Les États-Unis n’ont pas colonisé en charrette »! Faisant appel à ses talents de persuasion et à de nombreux contacts des milieux économiques et politiques, Labelle joue l’influenceur pour la construction d’un chemin de fer pour ses Laurentides. Il est hors de question de lâcher le morceau. Comme une locomotive, il est impossible de l’arrêter une fois lancé. Le curé est d’ailleurs omniprésent dans la région; à son presbytère de Saint-Jérôme, dans les forêts des Laurentides à arpenter les futurs cantons et même dans les assemblées politiques.

En plus de rassembler, il en impose : c’est un véritable colosse de 6 pieds, 300 livres! La nature lui a donné un physique pour mener à bien sa mission. Pourtant, malgré les apparences, c’est un homme proche du peuple auquel les gens peuvent s’identifier. C’est avant tout un bon vivant toujours prêt à jouer aux cartes, bien manger et bien boire. Il est assez intéressant de voir qu’un curé profite des bonnes choses de la vie, à une époque ou le spectre de la prohibition rôde constamment dans les villages des Laurentides.

Au cours de la colonisation des Laurentides, plusieurs curés font de la tempérance une vertu à laquelle leur paroisse doivent se plier de façon rigide. Sainte-Adèle et Sainte-Agathe-des-Monts sont rapidement le théâtre de plusieurs tentatives de prohibition locale tandis que le curé Labelle est, quant à lui, moins rigide. Il tient des banquets pour célébrer ses victoires, comme la venue du train dans la région des Laurentides. Des banquets mémorables, dit-on!

Il sait néanmoins rester “raisonnable” pour donner l’exemple. Bien que la plus récente mouture des Pays d’en Haut diffusée à Radio-Canada montre un Antoine Labelle en train de faire le party, on peut douter qu’il ait vraiment été ainsi. De fait, il rétrograde un prêtre alcoolique en 1888 à Chute-aux-Iroquois à la suite de plusieurs plaintes. Ce même village porte aujourd’hui son patronyme : Labelle.

Il est aussi un homme connu dans les villes et villages des Laurentides. Toujours présent afin d’aider “ses” colons, beaucoup de gens auraient même un portrait de lui dans leur modeste demeure. En plus de procéder à la première messe d’une nouvelle mission, Labelle paie parfois le passage aux moins fortunés, offre des semences et des conseils aux pionniers et les défend contre les compagnies forestières. Pour leur commerce, la venue, voire l’invasion des forêts du Nord par tant de gens est considérée comme néfaste à plusieurs égards.

Labelle rêve d’un pays, voire d’un empire Canadien français. Il voit son Nord développé avec des chemins de fer reliant les villes prospères dotées d’industries modernes. Il est difficile pour le curé d’accepter la lenteur de la colonisation. Le fameux train du Nord, si nécessaire au développement de la région, atteint Saint-Jérôme en 1876. Du vivant du Curé, il n’ira jamais plus loin malgré ses efforts. Intrigues politiques, résistance des forestières… la nomination d’Antoine Labelle dans le gouvernement d’Honoré Mercier en 1888 permet un certain déblocage administratif, en plus de réduire le pouvoir des compagnies forestières.

Il meurt prématurément en 1891 à la suite d’une complication chirurgicale. Son royaume est en deuil et on lui fait de grandioses funérailles. Il repose aujourd’hui dans la chapelle du cimetière de Saint-Jérôme.

Plusieurs de ses souhaits seront réalisés après son repos
éternel; achèvement de la voie ferrée jusqu’à Mont-Laurier, un diocèse pour les Laurentides, le développement des paroisses du Nord, l’industrialisation de certaines villes comme Sainte-Adèle, sans oublier le développement touristique des Laurentides…

Pour en apprendre davantage sur le curé Labelle, on vous conseille de visionner l’épisode de Histoire d’Un Nord lui consacrant un épisode entier.

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