Marx à Paris: exil, ébriété et communisme

En 1844, l’icône de la révolution ouvrière est à Paris. C’est là-bas, durant dix jours d’une rare ébriété qu’il se ligue avec son futur compagnon de route: FriedrichEngels. De cette semaine et demie sortiront deux choses d’une extrême importance pour la légende de Marx : les Manuscrits de Paris, où s’articulent les bases de sa pensée économique et politique, et le support inconditionnel de Engels. Si Marx a les moyens de sédition, c’est Engels qui lui fournit les moyens de publication.

Lorsqu’il arrive à Paris, Marx a 25 ans. Il est jeune, curieux, inquisiteur, exalté, fébrile. Il est aussi impatient, inquiet, paumé et exilé. Il a quitté la Rhénanie allemande pour fuir la censure.

Il est impossible de décrire avec justesse ce que veut dire la ville-lumière pour un intellectuel de l’époque. Paris est la capitale culturelle de l’Europe, le phare savant de la littérature et le poumon politique du continent. Être à Paris, c’est trôner sur l’histoire. Paris est la Mecque des socialistes, anarchistes et réformistes libéraux. Ses rues regorgent de sociétés secrètes vouées au renversement de l’Ordre, du “système”. À Paris, Marx trouve un visage à son ennemi et une formule à sa cause.

À Paris, Marx se retrouve aussi entouré d’une légion d’allemands qui ont eux aussi quitté leur terre natale. Ils constituent la plus grande minorité étrangère de Paris. Beaucoup sont des réfugiés politiques, d’autres des réfugiés économiques. L’industrialisation croissante de la Rhénanie comme à Paris crée la misère des artisans. On s’organise comme on le peut pour capturer des restants d’emplois. En même temps, on planifie la nouvelle république, on s’exalte des valeurs du libéralisme, et on décrit les excès du régime en cours.

Marx se jette corps et âme sur tout ce que la France écrit et pense. Il lit tout comme un démon. Passe des nuits entières à recopier des textes. Fait les cent pas en répétant des citations capitales. Réécrit la même phrase quarante huit fois pour aiguiser sa justesse. Défigure volume sur volume à force de les tâtonner dans le noir. Empile des montagnes d’allumettes pour raviver un cigare oublié. Sa curiosité est frénétique, sans appel, terrible. Aussitôt qu’il commence un chapitre, il doit se trouver trois nouveaux livres et les commenter tous. Ses éditeurs lui reprocheront toute sa vie de ne jamais rien finir à temps et de s’éparpiller dans des questions insolubles. Il est éparpillé dans milles projets qui n’aboutissent pas.

C’est ici que Friedrich Engels entre en scène. L’homme qui deviendra plus tard son ami le plus proche arrive à Paris au retour d’un séjour à Manchester, où sa famille possède une usine prospère dans le textile. Engels est le bourgeois par excellence de son époque: choyé, suréduqué et bon vivant. Mais il est aussi assommé par la culpabilité de sa classe. Il est méthodique, précis, calculé. Tout le contraire de Marx, décousu, candide et satyrique.

Puisque les deux hommes se sont lus et se sont mutuellement approuvés par correspondance, la rencontre était inévitable. En ce début d’automne parisien de 1844, à travers bien des pintes, c’est le coup de foudre philosophique. Marx et Engels passent dix jours ensemble à Paris à se pinter copieusement la face. Tristram Hunt, qui a écrit une nouvelle biographie sur Engels, a qualifié leur rencontre de « dix journées imbibées de bière ».

Les deux hommes sont connus pour leur amour de la boisson. Marx a acquis une réputation de buveur tumultueux à Bonn et à Berlin, où il a fait ses études universitaires. Certains biographes relatent qu’il a même été nommé président d’une sorte de société de buveurs, ce qui n’est pas tout à fait vrai sans être à côté de la plaque. Le père de Marx l’a précisément sorti de Bonn parce qu’il y faisait trop la fête. Un agent de renseignement prusse dira du jeune Marx : « Il mène l’existence d’un véritable intellectuel de Bohême (…) Laver, faire la toilette et changer son linge sont des choses qu’il fait rarement, et il aime se saouler. »

Un Marx bien pompette s’attirera aussi beaucoup de trouble. On sait que durant une soirée bien arrosée à Londres, Marx entre en bagarre avec son ancien ami Edgar Bauer après avoir déclaré haut et fort que tout ce qui se fait en Allemagne est supérieur. Ses amis socialistes anglais n’aiment pas trop ça et c’est la bagarre générale. Durant une autre soirée où Marx se sentait de bonne humeur, Marx traverse la rue principale d’un petit village à dos d’âne en fracassant des lumières avec un de ses amis avant de prendre les jambes à son coup pour fuir la police.

Cela dit, ces excès ne paraissent pas si extrêmes lorsqu’on pense à l’attitude sociale vis à vis de la boisson à l’époque. Boire à toute heure du jour est en quelque sorte dans l’air du temps. La bière est encore considérée comme un aliment, et boire une bière au déjeuner est une pratique courante. Les tavernes, cafés, pubs et cabarets offrent tous une variété d’alcool à toute heure du jour.

Les cafés de Paris sont une bête particulière parmi les différents débits de boisson où fermentent l’idée révolutionnaire. Au contraire des cabarets, ils ne sont pas le monopole de l’élite. Comme dans les tavernes, il existe un café pour chaque classe, et une classe pour chaque café. Ainsi bien nombreux sont ceux qui y vont brasser des idées, de l’alcool, du trouble et des complots.

Ironiquement, ça n’est pas pour le café qu’on fréquente le “Café”. À cette époque le chaud breuvage est ridiculement cher et goûte encore un peu l’eau brûlée. On a rien du barista moderne. Le grain est concassé plutôt que moulu. Il est calciné plutôt que torréfié. Comme le café ne ravit pas tout le monde, on offre ainsi bien d’autres agréments liquides. Les Cafés servent donc de la bière, du vin, du grog, du jus d’orange, de la limonade et de l’absinthe, qui est alors une nouveauté.

On ne sait pas si Marx caressait la fée verte, mais on sait que le café était un vrai petit rituel du matin. Comme Marx restait souvent tard le soir à écrire, il y a fort à parier qu’il en ingurgitait des tonnes. Paul Lafargue, le gendre de Marx et lui-même un socialiste engagé, écrit que Marx le prenait immanquablement noir et bien tôt au réveil.

Marx est aussi un grand amateur de vin, vu son enfance dans la Moselle où son père possédait un petit vignoble. D’ailleurs ces vignes offriront au jeune Marx sa première éducation sur les excès du capitalisme. L’union douanière avec la Prusse vient d’être imposée, avec des effets dévastateurs pour les viticulteurs comme son père. En effet, l’introduction sur le marché locaux des vins de Bavière, moins cher, ruine les producteurs locaux. C’est en dénonçant cette invasion du vin du sud que Marx obtient son baptême de feu et s’octroie ainsi les faveurs des marchands de la Rhénanie, souhaitant préserver leur marché et leur autonomie contre la Prusse.

Marx est aussi un fervent amateur de Bordeau, de même que sa femme Jenny. En fait, son ami Engels lui en envoit parfois par la poste. Ces petits cadeaux sont financés par l’usine à textile qu’Engels déteste, mais qui permet de payer les dépenses de Marx et la famille. Engels, lui, a une prédilection pour le Margaux.

La bière figure aussi en tête du palmarès: elle est abordable et fait figure de repas liquide. Pour un réfugié qui peine à se gagner une pittance, la bière fait office de petit repas bon marché. Pendant longtemps encore on présentera la bière comme roborative et fortifiante. Il est courant dans certaines industries et certains métiers libéraux de boire « sur la job ».

De l’amitié liquide?

Est-ce que le rite de l’alcool a soudé l’amitié d’Engels et Marx? Probablement pas. Mais l’atmosphère des cafés et la richesse des idées socialistes ont probablement aidé le brassage hautement syncrétique qui a donné le marxisme. Aussi l’alcool en tant que repas liquide – chez des exilés sans le sou – a sûrement contribué à créer des liens d’hospitalité et de confiance, allant parfois jusqu’au patronage. À l’inverse, on relate bon nombre d’incidents, de bagarres et de disputés aggravés par un verre de trop dans le nez. Malgré la légende de Marx, son activité politique est mille fois entrée en collision avec d’autres projets socialistes. Alors même qu’il écrit le manifeste du parti communiste, de fossés profonds existaient entre les différents groupes socialistes qui se disputaient l’avant-garde de la cause ouvrière. Bien au-delà de l’alcool de ces jours, La passion révolutionnaire était peut-être bien le plus fort des intoxicants de ces temps.

Puisque vous êtes là, le Temps d’une Bière a un bel épisode sur le vingtième siècle, ce court siècle abreuvé à fond de caisse par le fascisme et le communisme.

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