Comment survivre à une soirée chez Staline

Depuis quelques décennies, l’anthropologie voit l’échange d’alcool comme un prisme pour analyser les relations de pouvoir dans la société. Le contrôle des moyens de production de la boisson serait, dit-on, une méthode d’influence politique et de contrôle. Joseph Staline, qui a dirigé d’une main de fer l’Union Soviétique de 1924 à 1953, l’a compris bien assez tôt!

Pour le moustachu génocidaire, la boisson sert à la fois de divertissement et de répression interne. Au Politburo (le principal organe de décision) les camarades de Staline vivent sous la crainte quotidienne de se faire fusiller. Il y a cependant une autre chose que ses collaborateurs craignent mordicus : être invité à une soirée chez Staline.

Après la Seconde Guerre Mondiale, alors que la santé de l’homme de fer commence à décliner, Staline s’éloigne centre de pouvoir et passe de plus en plus de temps dans sa petite résidence en banlieue de Moscou, véritable citadelle vacancière. Staline se méfie de plus en plus de ceux à qui il délègue davantage de responsabilités : Lavrenti Beria, Nikita Khroutchev, Georgy Malenkov et Vyacheslav Molotov. Ce sont eux qu’il invite principalement à sa datcha pour poursuivre à distance l’oeuvre soviétique. On y retrouve aussi parfois des acteurs, des cinéastes et des dirigeants de partis communistes étrangers.

Alors que le comité central prend la clé des champs, c’est dans une campagne idyllique que se dessine de plus en plus la politique soviétique. Les dîners deviennent des soirées, les soirées deviennent des nuitées, et les nuitée deviennent des nuits blanches. Si pour Staline la chose est bien plaisante, ces virées dans sa datcha représentent un incessant cauchemar pour ses invités. Il faut dire qu’il ne s’agit pas de votre habituel souper ordinaire chez l’oncle un peu bizarre. Khrouchtchev – un régulier dans ses soirées – dira dans ses mémoires: “il n’y a qu’une personne qui s’amusait durant ses soirées: Staline”.

Pour voir comment commence la soirée, interrogeons notre témoin principal: Khrouchtchev. Vers quatre heures de l’après-midi, le camarade Khrouchtchev (alors chef de parti à Moscou) reçoit un petit coup de fil disant, en gros : “Le camarade Staline voudrait vous inviter à dîner”. Khrouchtchev, encore traumatisé par la veillée d’hier, pousse un gros soupir et dit “bien sûr”. Des gardes armés arrivent quelques heures plus tard pour le conduire dans la gueule du loup.

Une fois tout ce bon monde arrivé à la datcha, le souper peut commencer. Staline renoue avec ses origines géorgiennes et se métamorphose en hôte irréprochable, procurant à ses invités un buffet composé des mets les plus somptueux qui, selon Lénine, pouvaient être trouvés à travers les 11 fuseaux horaires du monde selon Lénine. On dit que Staline avait toujours pas moins de dix différentes marques de vodka à offrir à ses invités. Le vin de luxe qu’il affectionnait et aimait à partager était transporté depuis la Géorgie dans les avions de l’Armée Rouge par des colonels qui serraient les barils entre leur jambes afin de réduire les dommages liés aux turbulences (sous peine de mort bien sûr). Parmi ses grands crus favoris, on retrouve le fameux Khvanchkara, vin d’un rouge rubis.

À ce point-ci, c’est plus ou moins convivial. Sauf pour Beria, le chef détesté de la police secrète, qui observe mécaniquement tous ses camarades d’un regard glauque et calculateur. Il ne perd aucune chance de flatter Staline dans le sens du poil. Entre-temps, on boit du vin géorgien, souvent blanc. Le dictateur, lui, triche un peu. Il boit souvent de l’eau ou s’abstient. Pour l’occasion, le débit est quand même raisonnable : ses hauts magistrats de l’Union soviétique dans la soixantaine boivent tout un plus un ou deux verres. Rien de mal!

C’est après le dîner que ça commencer à se corser. Dans la pratique d’hospitalisé géorgienne, il existe un gentil petit rituel visant à rivaliser de bons mots en l’honneur des invités et de l’hôte. Mais attention, chez Staline, l’éloge au dictateur n’est pas optionnelle, et le toast en question n’est pas un petit échantillon à moitié rempli. Ce serait un euphémisme de dire que boire est une obligation. Il serait plus juste de dire que tomber saoul comme une bûche était la moindre des choses pour éviter d’être expulsé de l’existence par un Staline imprévisible et ivre mort.

Prenons un peu de recul. Staline est paranoïaque, malade et fatigué. Son style de vie n’a aucun sens. Il est déjà responsable d’au moins 30 millions de morts grâce à un cocktail de collectivisation forcée, de camps de travail, de famine artificielle, et de haine viscérale envers les paysans. La Seconde Guerre Mondiale l’a fait vieillir d’au moins dix ans. Il a gagné la plus grande guerre de sa vie au prix d’un abattement qui ne le quittera pas.

Le secrétaire général de l’Union Soviétique se désintéresse des questions de la vie quotidienne. Il se concentre désormais sur la consolidation des acquis territoriaux et sur sa fille Svetlana, qui lui rend visite de temps à autre. Son nouveau passe-temps est le jardinage. Eh oui, Grand-papa Staline adore cultiver ses petits rosiers dans la quiétude d’un après-midi bien ensoleillé. Peut-être plus important encore, Staline doit surveiller sa consommation d’alcool pour éviter un infarctus sous ordre du médecin (une autre classe qu’il n’aime pas trop) . Dans sa solitude, son complotisme et sa sénilité grandissante, il y a une chose qui lui procure immensément de plaisir: humilier publiquement ses collègues et potentiels rivaux.

C’est là que l’ébriété collective du Politburo prend une tournure proprement totalitaire. Si vous voulez survivre, les toasts sont OBLI-GA-TOIRES. On ne dit pas non à Staline. Et on n’oublie pas non plus de l’honorer de mille et uns compliments. C’est Beria qui est le plus obséquieux en trouvant une façon de louanger Staline tout en invectivant copieusement tous les autres convives.

Il ne le sait pas, mais Staline songe à se débarrasser de lui. Il méprise le petit bonhomme bedonnant qu’il soupçonne de vouloir le renverser. Et puis, le méchant Beria en sait trop, beaucoup trop. Il connaît tous les secrets d’État, contrôle la moitié de l’activité économique et fait régner son propre règne de terreur en parallèle. C’est presque un vol de propriété intellectuelle. Si Staline le déteste, c’est peut-être aussi parce que les deux hommes se ressemblent trop. Beria a tout le côté génocidaire de son patron ainsi que le même charme superficiel. Toutefois, le chef du NKVD (le futur KGB) n’a ni la patience ni la pudeur du grand patron. Staline ne tolère pas l’évocation même de la nudité alors que Beria est le prédateur sexuel le plus dangereux “in town”.

Avec quelques généreuses rasades de vodka dans le nez, nos bureaucrates commencent à perdre l’équilibre. Hélas, ça n’est que le début. Pour le malheur et pour le pire, Staline est de bonne humeur aujourd’hui! Grâce au pouvoir de l’ébriété, il se met en mode taquinerie et commence à jouer des tours aux convives. Un de ces jeux favoris consiste à marteler le crâne de Khrouchtchev avec sa pipe pour en déloger les cendres. Ce pauvre Khrouchtchev, chauve et politiquement impuissant, est souvent le dindon de la farce.

En effet, Staline le force à danser le gopak, la fameuse danse ukrainienne exigeant une genouflexion bien en règle. À son âge avancé, cette danse est une véritable torture. Khrouchtchev doit passer des jours à se rétablir de cette épreuve. Beria, qui saisit bien les luttes de pouvoir et ne demande pas mieux que s’abaisser aux pires duperies pour satisfaire le grand manitou, dépose des tomates pourries sur la chaise de Khrouchtchev alors que Staline, des fois, les lui lance en plein veston. Il trouve ça trippant le gars. Staline en fait même une règle : quiconque se présente avec un complet blanc sera proprement entomaté!

Mais le cirque de la répression à coup de vodka est aussi inclusif: il y a des jeux pour tout le monde. En visite à Moscou, le chef de parti de la Yougoslavie, Dijlas Milovan, nous raconte comment ces gais lurons jouaient à deviner la température dans la pièce pour s’enivrer sans commune mesure. Le but consistait à deviner la température juste, et boire une rasade de vodka pour chaque degré en trop ou en moins. Selon cette logique, on comprend que se mélanger des fahrenheits et des Celsius équivalait probablement à une cirrhose du foie instantanée.

Pour éviter le coma éthylique, certains se cachaient dans les toilettes le temps d’une sieste. Mais Beria, toujours à l’affût, les dénonçait à Staline, qui allait sitôt les confronter en disant “tu te crois meilleur que moi”? Plusieurs se sont fait fusillé pour moins que ça! Béria lui-même soudoie l’une des serveuses et lui demander de leur servir de l’eau colorée. Inutile de dire que ça avait mis Staline en fureur…

Est-ce que j’ai dit que c’était fini? Loin de là. Une fois nos invités bien lubrifiés de l’intérieur, on passe au cinéma. Staline possède son propre cinéma avec une impressionnante collection de films saisis par l’Armée Rouge lors de la prise de Berlin. Il s’agit en partie de la collection privée de Joseph Goebbels, le grand chef de la propagande nazie et aussi – croyez le ou non – un docteur en littérature. Le hic, c’est que choisir un bon film est un peu compliqué. Staline est un peu capricieux et il arrive qu’il fasse tuer le gars en charge de choisir et projeter le film. On comprend donc que ça n’est pas le travail avec les meilleures perspectives d’avancement de carrière, ni la définition de tâche la plus claire.

Cela dit, Staline aime bien les westerns et les films de gangster. Dans le doute, choisir un film qu’il a déjà vu mille fois. Le cinéma contient une vingtaine de chaises deux par deux, séparées par des petites tables ou se trouvent chocolats, brandy et vodka (parce que évidemment). La petite bande de cinéphiles commence souvent la projection bien après minuit, et Staline ne fait pas les choses à moitié: il commente abondamment, divulgache l’improviste, et ordonne souvent un deuxième film avant de dire “et si on allait manger un morceau”?

La conclusion de ce grotesque déversement de libations offre une vue plutôt grise sur la dévastation de la Russie soviétique après la Seconde Guerre Mondiale. Les hauts dirigeants de l’Union passent une grande partie de la journée à dormir debout pour se remettre de ses séances de torture liquide. Les invités sont ensuite escortés chez eux à moitié assommés par des gardes aux petites lueurs du matin. Souvent inconscients, ils sont installés dans leur lit, à l’aide d’une arme à feu, sous le regard soulagé de leurs femmes qui craignaient de ne plus jamais les revoir. Certains proches de Staline deviendront par ailleurs alcooliques. Un des réguliers, Khrouchtchev, finira par prendre la relève. Quant à Beria, artisan des grandes purges, il sera un des premiers à y passer lors de la mort de Staline, en 1953.

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